Lettre d’Alfred de Musset à Aimée d’Alton

3

min

Tu es une vraie nymphe et je t'adore en païen

Alfred de Musset, l’auteur d’ On ne badine pas avec l’amour, fit la rencontre d’Aimée d’Alton au cours d’un des Salons qu’organisait Caroline Jaubert, dont il était amoureux. Petit à petit, Musset Caroline Jaubert se transforma en confidente, et Aimée d’Alton, en amante.

A-A+

Jeudi 4 heures [8 juin 1837]

Ma bien-aimée, je pars ce soir et j’ai eu tant de ces niaiseries qu’on appelle affaires sérieuses, qu’il faut que je parte sans t’avoir vue. Nous aurons ce qu’il nous faut à mon retour et je t’écrirai aussitôt arrivé.

Plus je vais et plus je t’aime, tu es si bonne et si gentille ! Je crois que plus nous nous connaîtrons, mieux nous nous arrangerons ensemble.

Nous nous disputerons toujours bien un peu, c’est indispensable, mais se disputer n’est pas se brouiller. Une fois le parti pris de supporter l’ennui de quelques jours de travail, nos rendez-vous seront des jours de congé. Je t’avoue que j’ai le cœur à l’aise que tu aies renoncé à l’idée de dépenses que tu voulais faire. Cette idée me désolait, et troublait ma joie auprès de toi. Je ne puis supporter la pensée que notre amour te nuise en rien ; y a-t-il, en effet, rien de plus triste au monde, que de se dire que des moments aussi doux, aussi heureux peuvent laisser un mauvais souvenir ? C’est horrible, et cependant c’est ce qui arrive tous les jours.

Pendant qu’on jouit on ne songe qu’à jouir, et il semble que tous les sacrifices ne sont rien ; l’amour s’envole un beau jour, et on est étonnés soi-même de ne plus retrouver que les inconvénients de ce qu’on a fait. Haïr ce qu’on a aimé, ah ! mon ange ! c’est ce qu’il y a de pire au monde. À tout prix, il faut être sage, même au moment des plus chères folies, pour ne jamais s’en repentir ; voilà pourquoi je ne serai jamais assez bête pour hésiter à te dire que je n’ai pas le sou et qu’il faut que tu prennes quelques louis au moins, mais voilà pourquoi je n’accepterai jamais ni sacrifice d’argent ni sacrifice de position. Ce n’est pas orgueil ni délicatesse même, c’est une volonté, un désir que j’ai, à tout prix, que tu puisses m’oublier, mais non pas te souvenir mal de moi.

Depuis nos trois jours je te vois sans cesse dans ma chambre avec cette blouse et ces petits brodequins. Tu es belle comme le jour, ma chère âme. Tu es une vraie nymphe et je t’adore en païen. Ceci est toujours, comme tu vois, de la simpathie [sic] religieuse. Seulement, c’est de la religion comme je la comprends, celle de Vénus, elle vaut bien l’autre, et si on est religieux dans tes bras, je défie qu’on y soit catholique. Tu n’éviteras, je t’en préviens, la couronne de fleurs sur la tête ; je t’en mettrai un jour de liberté et de fortune, bien entendu, où j’aurais un pâté et une bouteille dans ma poche. Ainsi parée et à demi-nue, ma beauté, de grâce spéciale, vous serez régalée… petitement. […]

Si tu m’écris une bonne petite lettre là-bas, tu me feras bien plaisir. Parle-moi du cœur, et appelle-moi cher enfant si tu veux.

( Correspondance d'Alfred de Musset, Paris, PUF, 1992. ) - (Source image : Portrait d'Alfred de Musset par Charles Landelle, 1854, Château de Versailles © domaine public)
Pour recevoir plus de lettres, cliquez ici.

La recommandation de la rédaction :

Lettre d’Alfred de Musset à Aimée d’Alton : « Je le devine, je le sens déjà, il me brûle, il me traverse le cœur. »

Lettre d’Alfred de Musset à George Sand : « Jamais homme n’a aimé comme je t’aime. »

Lettre d’Alfred de Musset à George Sand : « Je suis amoureux de vous. »

les articles similaires :