Lettre d’Alfred de Musset à George Sand

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Mon cher Monsieur George Sand.

La question est fréquente : où se sont rencontrés les plus grands couples de l’histoire ? Pour George Sand et Alfred de Musset, ce fut lors d’un dîner organisé par François Buzet, leur éditeur commun. Depuis ce moment, leur relation n’a cessé d’osciller entre fatale attraction et ruptures. Mais ce que leur relation a véritablement impacté, ce sont bien l’ensemble de leurs œuvres. Dans cette lettre, l’auteur d’ On ne badine pas avec l’amour fait un pas en avant et dévoile la fascination qu’il éprouve face à la plume de l’auteure de La Mare au diable. Séduction ? Sûrement, mais également respect et admiration du travail de l’autre.

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[Mercredi 24 ( ?) juillet 1833]

Éprouver de la joie à la lecture d’une belle chose faite par un autre, est le privilège d’une ancienne amitié — je n’ai pas ces droits auprès de vous, madame, il faut cependant que je vous dise que c’est là ce qui m’est arrivé en lisant Lélia — j’étais, dans ma petite cervelle, très inquiet de savoir ce que c’était ; cela ne pouvait pas être médiocre, mais — enfin ça pouvait être bien des choses, avant d’être ce que cela est.

Avec votre caractère, vos idées, votre nature de talent, si vous eussiez échoué là, je vous aurais regardée comme valant le quart de ce que vous valez. Vous savez que malgré tout votre cher mépris pour vos livres, que vous regardez comme des espèces de contre-partie des mémoires de vos boulangers etc. — vous savez, dis-je, que pour moi un livre, c’est un homme, ou rien — je me soucie autant que de la fumée d’une pipe, de tous les arrangements, combinaisons, drames, qu’à tête reposée et en travaillant pour votre plaisir, vous pourriez imaginer et combiner — Il y a dans Lélia des vingtaines de pages qui vont droit au cœur, franchement, vigoureusement, tout aussi belles que celles de René et de Lara. Vous voilà George Sand ; autrement vous eussiez été madame une telle, faisant des livres.

Voilà un insolent compliment — je ne saurais en faire d’autres, le public vous les fera. Quant à la joie que j’ai éprouvée, en voici la raison.

Vous me connaissez assez pour être sûre à présent que jamais le mot ridicule de — voulez-vous ? ou ne voulez-vous pas ? — ne sortira de mes lèvres avec vous — Il y a la mer baltique entre vous et moi sous ce rapport — vous ne pouvez donner que l’amour moral — et je ne puis le rendre à personne (en admettant que vous ne commenciez pas tout bonnement par m’envoyer paître — si je m’avisais de vous le demander) mais je puis être — si vous m’en jugez digne — non pas même votre ami — c’est encore trop moral pour moi — mais une espèce de camarade sans conséquence et sans droits, par conséquent sans jalousie et sans brouilles, capable de fumer votre tabac, de chiffonner vos peignoirs, et d’attraper des rhumes de cerveau en philosophant avec vous sous tous les marronniers de l’Europe moderne. Si, à ce titre, quand vous n’avez rien à faire, ou envie de faire une bêtise, (comme je suis poli !) vous voulez bien de moi pour une heure ou une soirée, au lieu d’aller ces jours-là chez Madame une telle, faisant des livres, j’aurais affaire à mon cher Monsieur George Sand, qui est désormais pour moi, un homme de génie.

Pardonnez moi de vous le dire en face, je n’ai aucune raison pour mentir.

À vous de coeur

Alfred de Musset.

corresmus

( Alfred de Musset, Correspondance d’Alfred de Musset, Tome 1 : 1826 – 1839, éd. PUF, Paris, pp. 68-69 ) - (Source image : Portrait d'Alfred de Musset par Charles Landelle, © Wikimedia Commons / Portrait de George Sand par Eugène Delacroix, 1838, huile sur toile, Ordrupgaard, The Yorck Project: 10.000 Meisterwerke der Malerei. DVD-ROM, 2002, © Wikimedia Commons )
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