Lettre d’Alfred de Musset à George Sand

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Jamais homme n'a aimé comme je t'aime.

Passion tumultueuse et déchirante, l’union d’Alfred de Musset et George Sand demeure un symbole littéraire de l’amour absolu et terrible. Quelques mois après leur rencontre, lors d’un voyage en Italie, Alfred de Musset tombe gravement malade. George Sand fait alors appel au docteur Pagello… dont elle tombe amoureuse. S’ensuivent alors des mois de crise et de ménage à trois. Alors que Sand appelle à l’amitié plutôt qu’à l’amour, Musset n’en démord pas et lui adresse cette lettre passionnée, témoignage de ses sentiments éternels. Inévitablement, cette dernière lettre d’amour poussera George Sand à le quitter définitivement. Du romantisme en toutes lettres !

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1er septembre 1834

Voilà huit jours que je suis parti et je ne t’ai pas encore écrit. J’attendais un moment de calme, il n’y en a plus. Je voulais t’écrire doucement, tranquillement par une belle matinée, te remercier de l’adieu que tu m’as envoyé, il est si bon, si triste, si doux : ma chère âme, tu as un cœur d’ange. Je voudrais te parler seulement de mon amour, ah ! George, quel amour ! Jamais homme n’a aimé comme je t’aime. Je suis perdu, vois-tu, je suis noyé, inondé d’amour ; je ne sais plus si je vis, si je mange, si je marche, si je respire, si je parle ; je sais que je t’aime. Ah ! si tu as eu toute ta vie une soif de bonheur inextinguible, si c’est un bonheur d’être aimée, si tu ne l’as jamais demandé au ciel, oh ! toi, ma vie, mon bien, ma bien-aimée, regarde le soleil, les fleurs, la verdure, le monde ! Tu es aimée, dis-toi, cela autant que Dieu peut être aimé par ses lévites, par ses amants, par ses martyrs ! Je t’aime, ô ma chair et mon sang ! Je meurs d’amour, d’un amour sans fin, sans nom, insensé, désespéré, perdu ! Tu es aimée, adorée, idolâtrée jusqu’à en mourir ! Et non, je ne guérirai pas. Et non, je n’essaierai pas de vivre ; et j’aime mieux cela, et mourir en t’aimant vaut mieux que de vivre. Je me soucie bien de ce qu’ils en diront. Ils disent que tu as un autre amant. Je le sais bien, j’en meurs, mais j’aime, j’aime, j’aime. Qu’ils m’empêchent d’aimer !

Vois-tu, lorsque je suis parti, je n’ai pas pu souffrir ; il n’y avait pas de place dans mon cœur. Je t’avais tenue dans mes bras, ô mon corps adoré ! Je t’avais pressée sur cette blessure chérie ! Je suis parti sans savoir ce que je faisais ; je ne sais si ma mère était triste, je crois que non, je l’ai embrassée, je suis parti ; je n’ai rien dit, j’avais le souffle de tes lèvres sur les miennes, je te respirais encore. Ah ! George, tu as été tranquille et heureuse là-bas. Tu n’avais rien perdu. Mais sais-tu ce que c’est que d’attendre un baiser cinq mois ! Sais-tu ce que c’est pour un pauvre cœur qui a senti pendant cinq mois, jour par jour, heure par heure, la vie l’abandonner, le froid de la tombe descendre lentement dans la solitude, la mort et l’oubli tomber goutte à goutte comme la neige, sais-tu ce que c’est pour un cœur serré jusqu’à cesser de battre, de se dilater un moment, de se rouvrir comme une pauvre fleur mourante, et de boire encore une goutte de rosée, vivifiante ? Oh, mon Dieu, je le sentais bien, je le savais, il ne fallait pas nous revoir. Maintenant c’est fini ; je m’étais dit qu’il fallait revivre, qu’il fallait prendre un autre amour, oublier le tien, avoir du courage J’essayais, je tentais du moins. Mais maintenant, écoute, j’aime mieux ma souffrance que la vie ; vois-tu, tu te rétracterais que cela ne servirait de rien ; tu veux bien que je t’aime ; ton cœur le veut, tu ne diras pas le contraire, et moi, je suis perdu. Vois-tu, je ne réponds plus de rien. […]

Ô ma fiancée, je te demande encore pourtant quelque chose. Sors un beau soir, au soleil couchant, seule ; va dans la campagne, assieds-toi sur l’herbe, sous quelque saule vert ; regarde l’occident, et pense à ton enfant qui va mourir. Tâche d’oublier le reste, relis mes lettres, si tu les as, ou mon petit livre. Pense, laisse aller ton bon coeur, donne-moi une larme, et puis rentre chez toi doucement, allume ta lampe, prends ta plume, donne une heure à ton pauvre ami. Donne-moi tout ce qu’il y a pour moi dans ton coeur. Efforce-toi plutôt un peu ; ce n’est pas un crime, mon enfant. Tu peux m’en dire même plus que tu n’en sentiras ; je n’en saurai rien, ce ne peut être un crime ; je suis perdu.» Et la lettre se termine en un véritable spasme de passion, où éclate l’éréthisme névrosé du poète : «Dis-moi que tu me donnes tes lèvres, tes dents, tes cheveux, tout cela, cette tête que j’ai eue, et que tu m’embrasses, toi, moi ! O Dieu, ô Dieu, quand j’y pense, ma gorge se serre, mes yeux se troublent, mes genoux chancellent.

Ah ! il est horrible de mourir, il est horrible d’aimer ainsi. Quelle soif, mon George, oh ! quelle soif j’ai de toi ! Je t’en prie, que j’aie cette lettre. Je me meurs. Adieu.

Ô ma vie, ma vie, je te serre sur mon coeur, ô mon George, ma belle maîtresse, mon premier, mon dernier amour !

romandevenise

( Alfred de Musset, George Sand, Le Roman de Venise, composé par José-Luis Diaz, Actes Sud, Babel, 1999. ) - (Source image : © D.R.)
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20 commentaires

  1. Michèle Fourré

    Une passion folle et passionnante pleine de ruptures et d’aventures . Deux personnages hors du communs et surtout deux immenses écrivains plein d’esprit ce qui rend leurs œuvres publiques merveilleuses et leur correspondance privée pleine d’audace, de poésie, d’esprit et de charme…. un vrai régal pour l’esprit !

  2. El Harti

    On a demandé à la diva arabe Oum Kelthoum si elle était heureuse en amour. Elle a répondu: « pour avoir ma réponse, ré-écoutez mes chansons »; ceci pour dire qu’il n’y a pas d’heureux en amour.

  3. najib allioui

    vraiment,la lecture de cette lettre amoureuse m’a fait penser à ceci: »le plus conscient c’est celui qui sent plus ».Musset est un grand poète romantique par excellence.

  4. Matt

    Bonjour, j’aime une femme que j’aime éperdument, seulement j’ai fais le con et on ne se parle plus et même si je le voulais, cela s’avérerai impossible, alors j’aimerai lui écrire une lettre lui disant à quelle point je l’aime et à quelle point je suis profondément désolé, même si je ne me remet jamais avec cette femme qui compte tant à mes yeux, j’aimerai qu’elle puisse la lire dans un, deux, dix ou trente ans quand elle pensera à moi si elle le fera. Seulement ce n’est pas mon truc… Donc j’aurai besoin d’aide s’il vous plait, je ne sais pas si c’est mal de vous demander cela, ici en dessous de lettre comme celle ci, mais leurs amours me paraissait tellement beau que je me suis permis. merci beaucoup.

    • Mina

      Écoute Matt, c’est sûrement trop tard à l’heure ou je t’écris, mais j’aurai bien aimé t’aider. Non, ce n’est pas mal ce que tu as fait, c’est mignon et romantique. Si tu lis un jour ces lignes, je t’invite a me contacter par message à ce numéro : 0777908004
      Demande Mina, je saurai que c’est toi, et, au cas ou, précise que « c’est Matt ».

  5. Aide

    Pourriez vous m’aider à répondre ces 5 questions (c’est pour mes devoirs en français et j’ai besoin que quelqu’un me les explique) ? :
    2.a. Dans quelle circonstance A. de Musset écrit-il? Expliquez. b. À quoi comprenez-vous que la lettre de G.Sand est une réponse à celle d’A.de Musset?

  6. jpm2717@gmail.com

    Électrag, j’suis d’accord que Musset a trouvé son amour. Il le chante à plein gosier dans cette lettre. « Jamais homme n’a aimé comme je t’aime « . Mais qu’en est-il de George Sand elle même, partage t-elle l’etat-d’âme de l’amoureux Musset? Car vois-tu, l’amour est une fleur qui s’ouvre sous le feu caressant du soleil. Et l’histoire devient alors complète. Procédons à la réponse de George Sand.

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