Lettre d’Alfred Hitchcock à Evan Hunter à propos du films Les Oiseaux

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La grande critique concerne le manque d’intérêt des deux protagonistes.

Alfred Hitchcock ( 13 août 1899 – 29 avril 1980), réalisateur mythique, est l’auteur des chefs-d’œuvre La Mort aux Trousses, Psychoses et de Les Oiseaux qui narre les attaques inexpliquées d’oiseaux sur les habitants de la petite ville de Bodega Bay en Californie. Tiré d’une nouvelle de Daphnée du Maurier, le scénario fut écrti par Hitchcock et Evan Hunters : cette lettre envoyée à Eva Hunters après la lecture de son premier scénario, témoigne de ce travail de longue haleine et de la précision hitchcockienne qui fit certainement le succès planétaire de ce film.

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30 novembre 1961

Cher Evan,

J’ai pu lire le scénario plusieurs fois et je voudrais vous faire quelques remarques.

Le scénario a été également lu par huit ou neuf personnes, des techniciens du film, comme l’Art Director, les gens de la production, etc.

 A mes commentaires, j’ajouterai les leurs. Naturellement, quand ce sont des observations que je ne partage pas, comme disait Sam Goldwyn : « Including them out ».

La première impression est que le scénario est trop long, mais je crois que vous le savez déjà. Tout le monde s’accorde pour dire que la première partie a besoin de coupes drastiques. Je vous donnerai quelques idées.

La grande critique concerne le manque d’intérêt des deux protagonistes. Je crois que l’homme n’est pas suffisamment intéressant pour que l’on puisse croire qu’une fille est prête à courir tant de risques pour lui apporter « les inséparables ». Comme personnage, il n’est pas assez bien défini, on peut le voir comme un jeune garçon timide et maladroit. Cela vient du fait que nous n’avons pas réussi à bien expliquer, dans le scénario, que cette maladresse est causée par l’achat des « inséparables ». Les gens vont se dire :

«  Qu’y a-t-il de si difficile à acheter des « inséparables » ? »

Après tout, ce ne sont pas des préservatifs !

Peut-être que cette scène dans la boutique d’oiseaux ne rend pas, d’où l’observation faite qu’il n’y a rien dans le comportement du jeune homme qui justifie que la fille aille jusqu’à relever le numéro d’immatriculation de sa voiture.

Evan, permettez-moi une observation qui est valable pour le scénario, et cette scène dans le magasin en est un bon exemple. Nous courons le risque d’avoir dans le film ce que j’appelle des scène « no scene ». Je veux dire que la scène est intéressante mais n’a pas d’intérêt dramatique. Elle manque de construction et de dramatisation.

Il y a quelques années, quand j’ai fait Lifeboat, j’ai demandé un traitement à John Steinbeck et le scénario a été écrit par Jo Swerling, un scénariste aujourd’hui reconnu et talentueux, qui a écrit les premiers films de Franck Capra.

Dans Lifeboat (l’histoire d’un groupe de survivants), j’avais une série de séquences. Elles étaient très bien écrites mais j’ai trouvé que c’étaient des scènes « no scene », c’est-à-dire qu’elles manquaient de construction dramatique. Je me souviens d’avoir été obligé de retravailler ces scènes pendant tout le tournage. […]

Maintenant Evan, je suis désolé de vous le dire mais tout le monde est d’accord pour dire que la scène dans l’église est inutile : elle ne fait pas progresser l’action. En revanche, la scène devant l’église nous sert beaucoup, en réunissant notre couple à nouveau et en situant la fête des enfants. Bob Boyle, notre Art Director, a une idée intéressante pour la fête des enfants, que je partage : commencer l’attaque des oiseaux quand les enfants jouent à colin-maillard, on a une petite fille les yeux bandés attaquée par les oiseaux. Naturellement, on peut avoir au même moment l’arrivée du gâteau.

Evan, le reste du scénario me paraît bien construit, mais peut-être peut-on faire encore quelques coupes.

Afin de marquer le suspense dès le début, je crois qu’il faudrait ponctuer le film avec des idées positives qui permettraient au spectateur d’attendre les oiseaux. Et ça, on peut le faire dès le début du film. Je sais que vous avez une idée dans ce sens, quand Melanie descend dans la rue et qu’une nuée d’oiseaux s’envole. Le spectateur peut saisir, ou non, cette idée. Je souhaiterais une idée moins précise, moins évidente. […]

Un autre moment : quand Annie et Melanie, le soir, entendent un oiseau s’écraser contre la porte. Elles ouvrent et voient l’oiseau mort, la scène se termine là, avec la dernière réplique d’Annie.

On peut trouver d’autres moments où l’on pourrait rajouter ce genre d’idées.

Je me suis souvent demandé quelle serait la position de la Audubon Society envers notre film. Si nous craignons qu’ils puissent être réticents, nous pouvons trouver un endroit vers la fin où Cathy expliquerait que tout cela arrive « parce qu’on les met en cage, on les tue, on les mange, etc. »

Ceci poserait un nouveau problème pour la Audubon Society ; les oiseaux ont-ils une nature vengeresse ?

Voilà, Evan, où nous en sommes. En attendant nos futures conversations, il se peut que j’aie d’autres petites choses à modifier, je me demande encore s’il faut aujouter un thème central dans le scénario, car je suis certain qu’on va toujours nous demander : « Pourquoi font-ils ça ? »

J’ai parlé avec votre agent, Hal Landers, à propos du temps qu’il vous faut pour faire ces modifications.

On a toujours dit que vous viendriez juste avant le tournage pour les corrections, mais la production a besoin d’une version définitive.

Il faudrait les faire tout de suite.

Je ne sais pas quel est votre emploi du temps maintenant, et si vous pouvez travailler immédiatement. Je vous serais reconnaissant d’en parler avec M. Landers.

Toutes mes amitiés à Anita et à vous-même.

Sincèrement

( Dan Auiler, Les cahiers de Hitchcock, JC Lattes ; Image : Wikipédia )
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