Lettre d’Alfred de Vigny à Marie Dorval

2

min

Tout ce que tu m'as fait souffrir depuis que tu demeures dans cette rue, dans ce nouvel appartement, tout cela est incalculable.

C’est au moment où Alfred de Vigny (27 mars 1797 – 18 septembre 1863) entreprend une carrière d’auteur dramatique qu’il rencontre « la première actrice de Paris », Marie Dorval. Leur liaison débute en 1832 : pour elle, Vigny écrit la courte pièce Quitte pour la peur (1833), dans laquelle il prône la liberté réciproque dans le couple. Mais paradoxalement, Vigny devient jaloux et va jusqu’à faire suivre la jeune comédienne par l’inspecteur Vidocq qui venait d’ouvrir la première agence de détectives privés. Leur relation prend fin en 1837. Cette lettre, écrite quelques années plus tôt, montre les orages et disputes que les deux amoureux ont traversés avant leur séparation. Si Vigny « a tué le sommeil de Marie », cette dernière le lui a bien rendu. Leur relation orageuse, l’amour torturé et jaloux était le modus vivendi qui les a enflammés… et achevés.

A-A+

3 juillet [1833]. - Mercr[edi]

La première chose que je fasse est de de t’écrire non en m’éveillant, car tu m’as ôté le sommeil ! mais en me levant.

Tout ce que tu m’as fait souffrir depuis que tu demeures dans cette rue, dans ce nouvel appartement, tout cela est incalculable. Ce n’est pas trop de ta vie entière pour me le faire oublier. Hier enfin hier j’ai revu ton âme tout entière et après nos quatre heures de baisers et d’amour elle s’est rouverte comme tous les jours, tes bras. Je t’en rends grâce mille fois, mon ange, ma chère belle, je t’ai retrouvée. Ton tendre repentir a effacé tout, mon enfant, je te confie à la garde de ton amour, de ton honneur et de ta bonté ! — N’oublie jamais cela. — Cependant ce qui reste dans mon âme de tout cela et de ton départ surtout, est plus que de la tristesse, c’est du malheur. C’est un découragement mortel. — Je sens en moi une honte secrète pour la première fois de ma vie. Les mots que je me suis fait effort pour prononcer hier m’ont outragé plus que je ne puis le dire, je me coupais moi-même au tranchant de mon arme et en me vengeant je me blessais. — Il est affreux pour moi que cela soit arrivé et c’est pour moi seul que cela est douloureux.

Tu le sens, tu en as souffert hier, cela m’a un peu consolé. Achève de le faire, mon amie, par ta loyauté.

Ce que l’on t’a dit hier est ignoblement vrai, on cherche à nuire à ceux qui continuent de s’aimer. Mais n’est-ce pas à toi de leur ôter, noblement, franchement tout espoir. Si tu l’avais fait promptement, que de peines tu m’aurais évitées, mon ange. Oui, tes ménagements pour ton mari ont été la cause de bien des changements dans ton humeur. Je ne te les pardonnerais que pour cela. Quand je venais de si loin te chercher et que je lisais sur ton front les combats que tu te livrais à toi-même intérieurement, je comprenais ce que tu avais souffert de reproches la veille et ce que tu attendais pour le soir. Hier peut-être encore, ç’a été de même. Dis-le-moi ce soir avec franchise. En gémir avec moi te le fera oublier, cela vaut mieux que de m’en accuser en secret. Sois pour toujours et en tout ce que tu fus hier soir pour moi quant à ton âme, et hier matin pour les devoirs amoureux de ton corps gracieux. Tu me l’emportes mais l’autre me parlera par écrit et dans toutes tes pensées, j’en suis sûr mon amour.

A ce soir, réponds moi, un mot de bonjour. — Attends-moi chez toi.

Alfred de Vigny

Plus de lettres de Marie Dorval et Alfred de Vigny

[/vc_row]

( Marie Dorval, Lettres à Alfred de Vigny, Paris, Gallimard, 1942. ) - (Source image : Alfred de Vigny par Antoine Maurin en 1832 / Marie Dorval par Paul Delaroche en 1831 © domaine public)
Pour recevoir plus de lettres, cliquez ici.

les articles similaires :