Lettre d’Alice Munro, Prix Nobel de Littérature 2013

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Peut-être serez-vous surprise de recevoir une lettre d'une personne que vous ne connaissez pas et qui ne se souvient même pas de votre nom.

Quand l’actualité littéraire croise le genre épistolaire. Alice Munro, femme de lettres canadienne et anglophone, a obtenu le prix Nobel de la littérature 2013. C’est l’occasion rêvée pour se pencher sur un ouvrage singulier de la reine de la nouvelle, Secrets de polichinelle (Open secrets), dont la première nouvelle est un récit épistolaire dans la plus grande tradition littéraire qui, des Lettres persanes aux Liaisons dangereuses, entrelace la correspondance et la fiction. Dans cette nouvelle, où tout commence par une lettre (et tout peut arriver après une lettre !), deux personnages sont emportés par leur correspondance, véritable cœur d’une histoire émouvante à découvrir.

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Peut-être serez-vous surprise de recevoir une lettre d’une personne que vous ne connaissez pas et qui ne se souvient même pas de votre nom. J’espère que vous êtes toujours la même bibliothécaire, bien qu’il se soit passé suffisamment de temps pour que vous soyez partie vous installer ailleurs.

Ce qui m’a valu de me trouver ici, à l’hôpital, n’est pas trop grave. Je vois pire autour de moi et je me change les idées en évoquant des souvenirs et en me demandant par exemple si vous êtes toujours là-bas, à la bibliothèque. Si vous êtes la personne à laquelle je pense, vous êtes environ de taille moyenne, peut-être pas tout-à-fait, avec des cheveux châtain clair. Vous êtes arrivée quelques mois avant que je n’entre dans l’armée, remplaçant Miss Tamblyn qui occupait ce poste depuis le premier jour de mon inscription, à l’âge de neuf ou dix ans. De son temps, les livres étaient rangés dans tous les sens, et c’est au péril de sa vie qu’on allait lui demander le moindre renseignement, car c’était un vrai dragon. Ensuite, vous êtes arrivée et là, quel changement ! Vous avez tout classé par sections : œuvres de fiction et ouvrages généraux, livres d’histoire et récits de voyage, vous avez réordonné les magazines, que vous mettiez en rayon dès leur arrivée, au lieu de les laisser moisir jusqu’à ce que leur contenu soit périmé. J’en éprouvais de la gratitude mais ne savais comment l’exprimer. Je me demandais également ce qui vous avait amené là-bas, vous qui avouez de l’éducation.

Je m’appelle Jack Agnew, et ma carte se trouve dans le tiroir. Le dernier livre que j’ai emprunté était très bon – H.G. Wells, Mankind in the Making. Mon éducation s’arrête à la seconde : ensuite, je suis rentré chez Doud, comme beaucoup. Ne m’étant pas engagé dans l’armée tout de suite après mes dix-huit ans, je ne saurais passer pour un homme courageux à vos yeux. J’ai toujours tendance à avoir mes propres idées. Le seul parent que j’aie à Carstairs, ou ailleurs, est mon père, Patrick Agnew. Il travaille pour Doud, pas à son usine, mais à son domicile, où il s’occupe du jardinage. C’est un loup solitaire encore plus que moi, et il s’en va pêcher à la campagne dès qu’il en a l’occasion. Je lui écris une lettre de temps en temps mais je doute qu’il la lise.

( Alice Munro, Secrets de polichinelle, Ed. Payot & Rivages, 1995 ; Image : © D.R. )
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