Lettre d’Amedeo Modigliani à Oscar Ghiglia

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Ton devoir réel est de sauver ton rêve.

Amedeo Modigliani, né le 12 juillet 1884, s’initie à la peinture dans sa Livourne natale avant de prendre le chemin de l’exil et de devenir une figure emblématique de Montmartre, Montparnasse et de l’art des années 20 en s’installant à Paris en 1906. En attendant, il échange une correspondance extraordinaire avec son ami le peintre Oscar Ghiglia sur l’art et le processus de création. Cette lettre de jeunesse abrite ses toutes premières considérations artistiques et  surtout l’esquisse d’une philosophie de vie qui continuera à mûrir au fil de son œuvre. Un document exceptionnel sur l’un des plus grands peintres du XXème siècle et la naissance de sa vocation.

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Très cher Oscar,

J’ai reçu ta lettre et je regrette terriblement d’avoir manqué la première que tu dis m’avoir envoyée. Je comprends ta douleur et ton découragement – hélas, par le ton de ta lettre plus que par l’aveu que tu en fais. J’en saisis à peu près les raisons, et j’en ai éprouvé et en éprouve, crois-moi, une sincère douleur. Je n’en connais pas encore les causes exactes et les circonstances, mais je sens que sur toi, qui es une âme noble, elles doivent produire une terrible affection pour te réduire à cet état de découragement. Je ne sais de quoi il s’agit, je répète, mais je crois que le meilleur remède pour toi serait que je t’envoie d’ici, de mon cœur si fort en ce moment, un souffle de vie, car tu es fait, crois-moi, pour la vie intense et pour la joie.

Nous autres (excuse ce pluriel), nous avons des droits différents des gens normaux, car nous avons des besoins différents qui nous mettent au-dessus – il faut le dire et le croire – de leur morale. Ton devoir est de ne jamais te consumer dans le sacrifice. Ton devoir réel est de sauver ton rêve. La Beauté a, elle aussi, des droits douloureux, qui créent cependant les plus beaux efforts de l’âme. Tout obstacle franchi marque un accroissement de notre volonté, produit la rénovation nécessaire et progressive de notre aspiration. Aie le feu sacré (je le dis pour toi et pour moi) de tout ce qui peut exalter ton intelligence. Essaie de les provoquer, de les perpétuer, ces stimulants féconds, car seuls ils peuvent pousser l’intelligence à son pouvoir créateur maximum. C’est pour cela que nous devons lutter. Pouvons-nous nous renfermer dans le cercle d’une morale étroite ? Affirme-toi et dépasse-toi toujours. L’homme qui ne sait pas tirer de son énergie de nouveaux désirs, et presque un nouvel individu, destinés à toujours démolir tout ce qui est resté de vieux et de pourri, pour s’affirmer, n’est pas un homme, c’est un bourgeois, un épicier, ce que tu voudras. Tu aurais pu venir à Venise ce mois-ci, mais décide-toi, ne t’épuise pas, habitue-toi à mettre tes besoins esthétiques au-dessus de tes devoirs envers les hommes. Si tu veux fuir Livourne, je peux t’aider dans la mesure de mes moyens, mais je ne sais si cela est nécessaire. Ce serait une joie pour moi. De toute façon, réponds-moi. J’ai reçu de Venise les enseignements les plus précieux de ma vie : j’ai l’impression de sortir de Venise grandi, comme après un travail, me semble-t-il. Venise, la tête de Méduse aux innombrables serpents azur, œil glauque immense où l’âme se perd et s’exalte dans l’infini.

Dedo.

couv

( Christian Parisot, Modigliani - biographie, Folio biographies ) - (Source image : Amedeo Modigliani, Photo made for the identification in Nice, dated 1918. Modigliani lost all his documents and this picture was taken to do new ones, 2 mai 1918, © Wikimedia Commons)
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