Lettre d’Anatole France à Madame de Caillavet

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Si l’on pouvait faire passer dans une lettre tout ce qu’on sent, chaque mot que j’écris te pénétrerait jusque dans les entrailles comme un miel embrasé.

Ce même jour en 1924 s’éteignait Anatole France. Écrivain renommé de la Troisième République, penseur politique engagé pour des causes sociales, Prix Nobel de Littérature en 1921, Anatole France a abandonné son épouse pour vivre un amour passionnel avec Madame de Caillavet, grande salonnière de l’époque. Le 15 août 1888, à l’âge de 44 ans et au tout début de leur idylle, il envoie à sa maîtresse cet effluve érotique, tendre et doux.

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Vendredi matin (3 août 1888)

Ta lettre de ce matin, ma chérie, celle que tu as écrite mercredi (Mercredi 1er août 1888), a été pour moi la lumière et la joie. Oui, je sens que tu m’aimes. Elle a dissipé, cette lettre adorable, toutes les ombres et tous les nuages. Tu m’aimes, je suis heureux. Jamais je n’avais vécu si intimement avec ton image, ô ma bien aimée, que durant ces douze longs jours. Songe que je ne t’ai pas pour me distraire de ta pensée. Je n’ai pas la ressource de penser avec toi ; je ne puis songer que de toi. Il est vrai pourtant que je puis t’associer à mes petits travaux ; aussi je travaille assez bien. J’ai aujourd’hui deux colonnes du « Temps » (Anatole France collabora au journal Le Temps (1861-1942)) à remplir. Je travaille tous les jours à notre abbé (Son roman Thaïs). Je crois que son voyage le long du Nil est assez étrange. Vous ne savez pas, Madame, que Paphnuce a béni le sphinx de Silsilé, parce que le sphinx de Silsilé a confessé à Jésus-Christ. Voilà ce que c’est d’être au pied d’un torrent. On ignore les nouveautés. Vous en êtes encore, Madame, au vieillard Palémon et au dialogue que nous avons lu ensemble, quand nous étions comme il faut l’être. Vous en souvient-il ? Pour moi, ma chérie, mon tout, mon bien, à ce souvenir, à cette image la plume me tremble si fort dans la main que je ne puis ni écrire ni penser. Plains-toi ! Je suis heureux loin de toi, mais non pas sans toi, ô mon âme, o ma vie ! Je ne sais plus où j’en suis et mon cœur bat comme il battait dans la nuit blanche qui a précédé mon bonheur. Si l’on pouvait faire passer dans une lettre tout ce qu’on sent, chaque mot que j’écris te baiserait sur la bouche, sur le sein, et te pénétrerait jusque dans les entrailles comme un miel embrasé.

Ma chérie, mon émotion était trop forte, il m’a fallu m’arrêter un moment.

Mais comprends-tu maintenant qu’il m’était difficile de t’écrire des lettres bien élevées ? Ce matin, en revenant de la douche, je suis allé chez le tapissier. Je t’envoie le drap que nous avons choisi, avant de renvoyer les échantillons. Il est très beau. Le tapissier en a pris quinze mètres à condition. De cette façon, dit-il, tout ce qui sera acheté sera employé (Cette affaire de tapissier semble avoir provoqué une assez grave querelle dans le ménage d’Anatole France. Sur ce sujet on peut se reporter au Journal des Goncourt). Je t’assure que je conduirai l’affaire de la bibliothèque avec beaucoup de prudence. Ne t’en tourmente pas. Est-il possible qu’il ne se trouve pas une petite pierre au bord de ton torrent, de ton bon torrent qui, comme nous tous, n’entend jamais que lui-même ? Que tes lettres sont belles et délicieuses et quelle joie, tantôt amère, tantôt douce, j’ai à les copier sur un cahier. Pour moi, je ne trouve pas les mots qu’il faut, et puis j’oublie tout.

J’ai oublié de te dire que les photographies que tu m’as envoyées me faisaient un plaisir infini. Je t’embrasse telle que je t’imagine, et avec désespoir. Viens, viens, encore dix-sept, ou dix-huit jours…

Anatole France.

couverture

( Anatole France, Anatole France et Madame de Caillavet : lettres intimes (1888-1889), Nizet, 1984 ) - (Source image : Léontine Arman de Caillavet (1844-1910), © Wikimedia Commons / Anatole France, photographié par Paul Nadar en 1893, Publié dans Le Monde de Proust vu par Paul Nadar, édition du Patrimoine, © Wikimedia Commons )
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