Lettre d’Anna de Noailles à Henri Franck

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Je vous parle tout le temps dans mon cœur, mon cher ami.

La Comtesse de Noailles, née le 15 novembre 1876 et morte le 30 avril 1933, poétesse et écrivaine française, fût une figure capitale de la Belle époque et de l’entre-deux guerres. Ses amitiés fameuses avec d’immenses écrivains, tels qu’André Gide, Jean Rostand, Sacha Guitry ou encore Jean Cocteau, s’épanchaient dans correspondances lyriques et joyaux littéraires. Dans cette lettre à Henri Franck, avec qui elle entretint une liaison tant amoureuse qu’artistique, elle confie sa douleur d’avoir perdu Charles-Louis Philippe, un de ses proches, co-fondateur de la NRF.

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22 décembre 1909

Je vous parle tout le temps dans mon cœur, mon cher ami, mais je ne sais comment je trouve la force de vous écrire après avoir vu la douleur de ces malheureux à qui on voudrait souhaiter n’être plus vivants. Je souffre pour eux et pour vous indiciblement, et seul le grand être que nous croyons avoir perdu me réconforte par sa présence constante, puissante, sereine, que je sens avec une évidence qui m’éblouit et me bouleverse et tous ceux avec qui aujourd’hui j’ai parlé de lui sentent comme moi qu’il est plus que jamais agissant et non différent, tout pareil à lui-même, mais plus nombreux, plus infini, concentré et propagé par notre amour pour lui, par la ressemblance que chacun de nous a désormais avec lui. Si atroce que ce soit pour moi d’avoir vu votre affliction qui me fait un mal affreux, je ne regrette pas que vous souffriez tant pour lui qui fut unique, c’est parce qu’un tel être met en nous en nous quittant, en se confiant à nous pour durer toujours, que l’âme trouve son culte, sa nécessité et son devoir.

J’ai le sentiment que beaucoup de ces divines vertus sont entrées en vous, une en moi, une en tous ceux en qui il a répandu sa vie, et qui négligeaient encore ce trésor, parce que la douleur seule est l’indication irrésistible. Il faut encore du temps pour que vous puissiez sentir cela, parce qu’il y a une révolte qui ne veut point entendre les voix célestes. Mais lui avait accepté tout à l’avance, fortement et doucement, et je pourrais dire avec gaieté même, quand je me rappelle ses longues conversations si graves, si secrètes, et à la fois sauvées par la joie, de ce dernier mois d’août. La seule chose qu’il n’eût point supportée, lui qui prenait pour lui et enlevait tous les maux de ce geste si beau, si serré dont il enjoignait les pauvres corps, c’est la douleur qu’il a laissée en s’en allant, et c’est pourquoi on pouvait regarder plus doucement son sommeil ce matin auprès de leurs agonies, à ces ombres de lui qui restaient, et dont le courage nous montrait ce qu’on peut, soutenu par un si grand exemple.

Quand vous pourrez écrire un mot dites-moi comme est Madame Brissaud, et ses fils, et votre sœur, et vous que je supplie d’être le plus vaillant et leur soutien à tous, parce que, lui qui avait toute la valeur, dont on n’a jamais qu’une parcelle, il vous admirait était sûr de vous, du haut d’un regard qui ne peut pas tromper.

Anna

( Anna de Noailles - Cœur innombrable, Elisabeth Higonnet-Dugua, Ed. Grand Caractère, 2000 ; Image : Bibliothèque nationale de France/Agence de presse Meurisse )
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