Lettre d’Anne Frank à Kitty

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La nature me rend humble.

Anne Frank (12 juin 1929 – 12 mars 1945) est devenue après-guerre une figure capitale du XXe siècle, avec la publication (posthume) de son journal par son père. En réalité, cachée dans un appartement secret avant d’être découverte par les nazis, elle engage une correspondance avec une amie imaginaire, Kitty, à qui elle narre son quotidien et ses questionnements adolescents les plus intimes. Comme une seconde naissance, ce geste bouleversera son existence déjà condamnée. Dans cette lettre, Anne Frank exprime la liberté qu’elle ressent face aux quelques rayons de beauté qui lui viennent de l’extérieur.

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15 juin 1944

Chère Kitty,

Il se peut que ce soit la nostalgie du grand air, après en avoir été privée depuis si longtemps, mais je raffole plus que jamais de la nature.

Je me souviens encore très bien qu’autrefois je n’ai jamais été autant fascinée par un ciel bleu éclatant, les oiseaux piailleurs, le clair de lune, les plantes et les fleurs. Ici, j’ai changé.

Le jour de Pentecôte par exemple, lorsqu’il faisait si chaud, je me suis forcée à rester éveillée jusqu’à onze heure et demie, pour regarder toute seule, pour une fois, la lune par la fenêtre ouverte. Hélas ! ce sacrifice n’a servi à rien, car la lune brillait d’une lumière trop forte pour que je risque d’ouvrir la fenêtre. Une autre fois, il y a des mois de cela, j’étais montée par hasard chez les Van Daan un soir où leur fenêtre était ouverte. Je ne les ai pas quittés qu’ils la referment.

Soirée sombre et pluvieuse, orage en fuite : pour la première fois depuis un an, face à la nuit, j’étais sous l’empire de son charme. Après cela, mon désir de revivre un moment pareil dépassait ma peur des voleurs, des rats et du noir.

Une fois, je descendis toute seule pour regarder par la fenêtre du Bureau privé et celle de la cuisine. Beaucoup de gens trouvent la nature belle, beaucoup passent parfois la nuit à la belle étoile, ceux des prisons et des hôpitaux attendent le jour où ils pourront à nouveau jouir du grand air mais il y en a peu qui soient comme nous cloîtrés et isolés avec leur nostalgie de ce qui est accessible aux pauvres comme aux riches.

Regarder le ciel, les nuages, la lune et les étoiles m’apaise et me rend l’espoir, ce n’est vraiment pas de l’imagination. C’est un remède bien meilleur que la valériane et le bromure. La nature me rend humble, et me prépare à supporter tous les coups avec courage.

Il était écrit, hélas ! dirait-on, qu’en regardant — rarement, s’entend — la nature, je doive la voir à travers des vitres sales ou des rideaux chargés de poussière.

Mon plaisir s’évanouit, car la nature est la seule chose qui ne souffre pas d’être déformée.

À toi, Anne.

( Les journaux d'Anne Frank, Calmann-Lévy, p. 712-713 ) - (Source image : https://www.flickr.com/photos/thespeakernews/23187193695)
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