Lettre d’Antonio Vivaldi au marquis Bentivoglio

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Il y a vingt-cinq ans que je ne dis plus la messe, et ne la dirai jamais plus.

Le célèbre auteur des concertos des Quatre Saisons, mais aussi de Stabat Mater, Antonio Lucio Vivaldi, est né le 4 mars 1678 à Venise et mort le 28 juillet 1741 à Vienne. Il était aussi prêtre et violoniste. On raconte parfois que Vivaldi aurait eu une inspiration géniale, un beau jour de 1706, alors qu’il était en train de dire la messe. Ce serait cette révélation musicale qui l’aurait immédiatement poussé à délaisser les autels pour se consacrer à des grâces plus séculières : la musique. Or, dans la lettre suivante, « Il Prete Rosso » (« le prêtre roux ») de Venise donne une raison plus authentique à son renoncement. Il souffrait en fait d’une maladie de poitrine qui lui rendait pénible la direction de l’office. Néanmoins, le musicien et compositeur virtuose, qui a connu une renommée phénoménale en Europe tout au long de sa carrière, est demeuré très dévot dans sa vie quotidienne.

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16 novembre 1737

Excellence,

Après tant de démarches et tant d’efforts, voici l’opéra de Ferrare à terre. Aujourd’hui, Monseigneur, le Nonce apostolique m’a fait appeler et m’a ordonné, au nom de son Em. Ruffo, de ne pas aller à Ferrare pour monter l’opéra, et cela sous prétexte que je suis prêtre et ne dis pas la messe et parce que j’ai l’amitié de la cantatrice Giro. Après un coup pareil, VE peut imaginer mon état.

J’ai sur les bras la charge de six mille ducats d’engagements signés pour cet opéra, et actuellement j’ai déjà déboursé plus de cent sequins. Monter l’opéra sans la Giro n’est pas possible, car on ne peut trouver pareille prima donna. Monter l’opéra sans moi est également impossible, car je ne peux pas confier à d’autres un budget si important. D’autre part, je suis tenu par mes engagements, d’où voici un océan d’ennuis. Ce qui m’afflige le plus est que son EM. Ruffo impose à ces pauvres dames une tâche dont jamais le monde ne les avait marquées.

Il y a quatorze ans que nous allons ensemble dans de nombreuses villes d’Europe, et l’on a partout admiré leur honnêteté, et Ferrare peut en témoigner suffisamment. Tous les huit jours elles font leurs dévotions, comme on peut s’en assurer par des actes jurés et authentiques.

Il y a vingt-cinq ans que je ne dis plus la messe, et ne la dirai jamais plus, non par défense ou commandement, comme peut s’en informer Son Eminence, mais de ma propre initiative, et cela en raison d’un mal dont je souffre « a nativitate », mal qui me rend oppressé. A peine ordonné prêtre, j’ai dit la messe pendant un an ou un peu plus, puis j’ai abandonné, ayant dû à trois reprises quitter l’autel sans la terminer à cause de ce même mal.

C’est pourquoi je reste presque toujours à la maison, et je ne sors qu’en gondole ou en carrosse, parce que je ne puis marcher à cause de ce mal de poitrine ou serrement de poitrine. […]

…J’ai été appelé à Vienne, et jamais je n’ai dit la messe. À Mantoue j’ai passé trois années au service du très pieux prince de Darmstadt, accompagné de ces dames, lesquelles ont toujours été considérées par SAS avec une grande bienveillance, et jamais je n’ai dit la messe. Mes voyages me coûtent toujours très cher, parce que je les ai toujours fait avec quatre ou cinq personnes qui m’assistent. Tout ce que je peux faire de bien, je le fais à la maison et à la table. J’ai ainsi l’honneur de correspondre avec neuf Altesses, et mes lettres circulent à travers toute l’Europe…

vivaldi seuil

( Rolandé de Candé, Vivaldi, Seuil, « Solfèges », 1967. ) - (Source image : Détails d'un portrait d’un violoniste vénitien du XVIIIe siècle, considéré comme étant celui de Vivaldi, auteur inconnu, 1723, Musée international et bibliothèque de la musique de Bologne © domaine public)
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