Lettre d’Auguste Comte à M. Valat

3

min

Depuis près de huit mois je connais le bonheur: n'est ce pas te dire que je suis amoureux

Ce même jour en 1857 s’éteignait Auguste Comte (19 janvier 1798 – 5 septembre 1857), fondateur du positivisme et précurseur de la sociologie. S’il eut un début de vie sentimentale compliquée, tout cela changea lorsqu’il rencontra Pauline à 20 ans et en tomba fou amoureux. Il se confie à propos de cette nouveau sentiment dans une lettre à son ami Valat.

A-A+

17 Avril 1818

J’arrive maintenant à la confidence que je te dois de l’état de mes affaires sous le rapport du plaisir. Oh ! Quant à cela, mon cher (et tu sais bien que c’est l’important pour moi), je suis on ne peut plus heureux. Depuis près de huit mois je connais le bonheur : n’est-ce pas te dire que je suis amoureux ? Oh ! Oui, mon cher, je le suis, et dans toute l’étendue du mot ; cela t’étonne peut-être, et cela m’a effectivement étonné moi-même ; mais je serais bien fâché que cela ne fût pas, car j’aurais perdu les heures les plus délicieuses de ma vie.

Je me garderai de te faire une description détaillée de toutes les émotions que j’ai éprouvées ; si tu les ressens de ton côté, cela ne t’apprendrait rien, et si tu as encore le malheur de les ignorer, tu ne les comprendrais pas et je ne pourrais que te dire : Va-t-en à l’école, mets-toi à l’alphabet de ce charmant langage, et alors tu me comprendras. Aussi, mon cher, ne t’attends pas à des lettres dans le genre Saint-Preux. Et quel est l’objet de ce sentiment si délicieux, demandes-tu ?

Une jeune dame de vingt ans, Italienne d’origine, habitant Paris depuis quinze ans ainsi que presque toute sa famille, avec laquelle j’ai fait connaissance presque par hasard. Tu sens avec quel ravissement, moi qui n’avais rien éprouvé jusqu’alors pour une femme, qui n’avais connu que l’ombre des plaisirs physiques de l’amour auprès de ces dégoûtantes beautés de la galerie de Valois, avec quel ravissement, dis-je, j’ai dû me porter vers une femme aimable, remplie d’esprit, d’une éducation très soignée, douée d’un excellent caractère, d’un fort bon cœur, d’une figure agréable sans être jolie, d’une tournure charmante, d’une voix qui va à l’âme, et enfin qui avait la bonté de m’aimer (je t’avoue que jamais je n’aurais cru pouvoir inspirer d’amour). Enfin, mon cher, depuis près de huit mois, je vais chez elle tous les deux jours au moins et quelquefois tous les jours ; nos séances sont de trois heures communément et quelquefois davantage : tu juges combien ce temps passe vite, et avec quelle volupté nous le savourons. Elle est musicienne, elle me touche son piano-forte pendant quelques instants ; je lui enseigne l’anglais, elle me le rend en italien ; nous nous livrons au charme d’une conversation délicieuse et variée, nous faisons du sentiment, quelquefois des sensations, et j’oublie complètement pendant tout ce temps-là les inquiétudes de ma position pécuniaire, mes peines, mes tourments, mon incertitude pour l’avenir. Oh ! la belle invention que l’amour ! sans cela, quelle galère que cette vie humaine !

couv

( Henri Gouhier, La vie d'Auguste Comte, Librairie Philosophique, Vrin ) - (Source image : Wikimedia Commons)
Pour recevoir plus de lettres, cliquez ici.

les articles similaires :