Lettre d’Auguste Rodin à Camille Claudel

3

min

Je t'aime avec fureur.

D’Auguste Rodin, qu’a retenu la postérité ? Ses œuvres monumentales bien sûr, et la série des Penseurs, La porte de l’Enfer ou encore Le Baiser, ou encore son idylle tragique et sublime avec Camille Claudel. De cette relation passionnée et déchirante, qui conduira la jeune femme à la folie, l’asile et la mort, le maître exprime dans cette lettre la fureur et la violence d’un amour dévorant.

A-A+

1886

Ma féroce amie,

Ma pauvre tête est bien malade, et je ne puis plus me lever le matin. Ce soir, j’ai parcouru (des heures) sans te trouver nos endroits. que la mort me serait douce ! et comme mon agonie est longue. Pourquoi ne m’as-tu pas attendu à l’atelier. où vas-tu ? à quel [sic] douleur, j’étais destiné. J’ai des moments d’amnésie où je souffre moins, mais aujourd’hui, l’implacable douleur reste. Camille ma bien aimée malgré tout, malgré la folie que je sens venir et qui sera votre oeuvre, si cela continue. Pourquoi ne me crois-tu pas ? J’abandonne mon Salon [ou : Dalou ?] la sculpture ; Si je pouvais aller n’importe où, un pays où j’oublierai, mais il n’y en a pas. Il y a des moments où franchement je crois que je t’oublierai. Mais en un seul instant, je sens ta terrible puissance. Aye pitié méchante. Je n’en puis plus, je ne puis plus passer un jour sans te voir. Sinon l’atroce folie. C’est fini, je ne travaille plus, divinité malfaisante, et pourtant je t’aime avec fureur.

Ma Camille sois assurée que je n’ai aucune femme en amitié, et toute mon âme t’appartient.

Je ne puis te convaincre et mes raisons sont impuissantes. Ma souffrance tu n’y crois pas, je pleure et tu en doute [sic]. Je ne ris plus depuis longtemps, je ne chante plus, tout m’est insipide et indifférent. Je suis déjà mort et je ne comprends plus le mal que je me suis donné pour des choses qui me sont si indifférentes maintenant. Laisse-moi te voir tous les jours, ce sera une bonne action et peut-être qu’il m’arrivera un mieux, car toi seule peut me sauver par ta générosité.

Ne laisse pas prendre à la hideuse et lente maladie mon intelligence, l’amour ardent et si pur que j’ai pour toi enfin pitié ma chérie, et toi-même en sera récompensée.

Rodin

Je t’embrasse les mains mon amie, toi qui me donne [sic] des jouissances si élevées, si ardentes, près de toi, mon âme existe avec force et, dans sa fureur d’amour, ton respect est toujours au dessus. Le respect que j’ai pour ton caractère, pour toi ma Camille est une cause de ma violente passion. ne me traite pas impitoyablement je te demande si peu.

Ne me menace pas et laisse toi voir que ta main si douce marque ta bonté pour moi et que quelques fois laisse là, que je la baise dans mes transports.

Je ne regrette rien. Ni le dénouement qui me paraît funèbre, ma vie sera tombée dans un gouffre. Mais mon âme a eu sa floraison, tardive hélas. Il a fallu que je te connaisse et tout a pris une vie inconnue, ma terne existence a flambé dans un feu de joie. Merci car c’est à toi que je dois toute la part de ciel que j’ai eue dans ma vie.

Tes chères mains laisse les sur ma figure, que ma chair soit heureuse que mon cœur sente encore ton divin amour se répandre à nouveau. Dans quelle ivresse je vis quand je suis auprès de toi. Auprès de toi quand je pense que j’ai encore ce bonheur, et je me plains. et dans ma lâcheté, je crois que j’ai fini d’être malheureux que je suis au bout. Non tant qu’il y aura un peu d’espérance si peu une goutte il faut que j’en profite la nuit, plus tard, la nuit après.

Ta main Camille, pas celle qui se retire, pas de bonheur à la toucher si elle ne m’est le gage d’un peu de ta tendresse.

Ah ! divine beauté, fleur qui parle, et qui aime, fleur intelligente, ma chérie. Ma très bonne, à deux genoux, devant ton beau corps que j’étreins.

R


 Découvrez les mots d’amour au format court des grands écrivains et artistes ici :

00DesLettres-lestutos
( Camille Claudel, Correspondance, Paris, Gallimard, « L'Imaginaire », 2008. ) - (Source image : Auguste Rodin / Camille Claudel © domaine public)
Pour recevoir plus de lettres, cliquez ici.

La recommandation de la rédaction

Lettre d’Auguste Rodin à Camille Claudel : « Votre vue je vous assure, m’épouvante »

Lettre de Camille Claudel à Paul Claudel : « J’ai beaucoup d’idées nouvelles qui te plairaient énormément. »

Lettre de Sacher-Masoch à Auguste Rodin : « Je suis fier de votre amitié, car elle me prouve que vous avez trouvé dans mes oeuvres un peu de cette vérité et de cette force élémentaire. »

les articles similaires :

21 commentaires

  1. Mohamed KHENISSI

    La lettre en elle-même n’est pas un chef d’oeuvre de littérature épistolaire et ne brille pas d’une exceptionnelle poésie ! Mais le temps, la notoriété, la fin tragique de Camille Claudel et la banale réalité de l’homme au quotidien, sa vie sentimentale, contrastant avec l’aura de l’artiste…. font la différence dans l’appréciation de ce qui n’est que l’expression de la faiblesse-grandeur de tout être amoureux !

    • patricia

      Oui je pense que vous avez raison. Cette fureur d’aimer, cette agressivité presque maladive entre eux. Cette passion qui a bouscule Camille dans la démence, la folie, mais qui a fait naitre en elle, des chefs d’oeuvres immenses et profonds. Un amour comme celui-ci, c’est beau en fait. Tout ou rien…tout donner…ou tout abandonner?

  2. Ev.B

    Dans l’exposition « Les 5 Papesses » à Avignon cet été, étaient exposées les lettres de Camille Claudel écrites de son asile. Elles étaient construites avec logique, étaient empruntes de sérénité et de conscience. Dans leur contenu, on y voyait beaucoup de générosité (elle demandait des nouvelles de tout le monde)…Camille Claudel suppliait, envoyait un appel à l’aide pour qu’on la sorte de cet asile où elle a été mise de force par sa propre famille. Même son frère qu’elle chérissait tant n’a pas levé le petit doigt pour l’aider. Elle s’est repliée sur elle-même après tant d’années de captivité et n’a plus produit. Non, elle n’était pas folle! Elle était passionnée. De nos jours, on ne l’aurait pas internée. Son oeuvre est magnifique car techniquement novatrice mais surtout d’une grande force d’expression, palpable. Elle dépasse son maître, Rodin. Cette exposition permet la réhabilitation de cet être fragile mais humain.

    • moussaillon.moussaillon@yahoo.fr

      Comme vos paroles sont justes! Je ne trouve pas de mots assez forts pour exprimer ma douleur de son enfermement et la surdité des autres…

  3. HERRERA EVELYNE

    Effectivement, la fin tragique de Camille Claudel, enfermée tant d’années dans cet infâme endroit, me rend Auguste Rodin antipathique et me laisse indifférente aux termes de sa lettre… Elle était si jeune et lui avait déjà beaucoup vécu…Lui pouvait continuer son oeuvre mais Elle non. Ellle est morte d’épuisement, abandonnée de tous à son triste sort, celui de ne pouvoir créer.

  4. elodie

    Non seulement la lettre est loin d’être un chef d’oeuvre, mais je ne vois ici qu’égoïsme et égocentrisme. Se préoccupe-t-il vraiment de Camille, cet homme? Il ne parle que de lui, que de ce qu’il ressent, et colle à celle qu’il prétend aimer une étiquette sur le front: celle de la folie, de la férocité, de la fureur. A aucun moment il ne s’interroge sur ce qu’elle ressent, elle. il a besoin d’elle mais uniquement pour ce qu’elle lui apporte, lui inspire. Rodin reste un grand maître de la sculpture, sans conteste, et sa dépendance affective vis à vis de Camille est le socle de son art, de même que l’ultra dépendance de Camille vis à vis de Rodin a été le berceau de son génie. En cela leur amour aura été positif. En cela seulement, car, comme souvent, c’est celui qui a aimé l’autre de façon altruiste qui en a fait le plus les frais. Y aurait-il eu tous ces chefs d’oeuvre si leur relation avait été équilibrée, fondée sur la réciprocité et la protection mutuelle? Auraient-il été différents??? On peut se poser la question…Toujours est-il que le beau gâchis qu’a été la fin de Camille aurait dû être évité. sans doute aurait elle eu droit à plus de clémence et la proie de moins de jugements à notre époque…

    • Danielle Serralta

      En effet, cette lettre ne parle que de son malheur à lui. LUI ! Camille me semble déjà en exil tant on ne ressent pas la magnanimité de Rodin. Pauvre Camille !

      • michele.bilger@free.fr

        Oui, cela me paraît juste; Rodin s’épanche et détaille Sa souffrance, occultant celle de Camille, oubliant le don qu’elle lui a fait de sa personne et de son art qu’elle a su développer à son contact.
        Je ressens de la révolte depuis que (il y a longtemps) j’ai découvert les circonstances de son internement profondément injuste et même arbitraire. Je suis convaincue qu’elle n’aurait pas été internée aujourd’hui; aimer, même passionnément n’est pas un signe de démence; il mea

  5. Lilia Tarelli

    Il y a beaucoup de coquilles dans cette lettre (deux seulement sont signalées) et l’absence de ponctuation affecte parfois la lecture…
    En revanche, je trouve ce site magnifique, j’y ai fait de très belles découvertes.

  6. Sophie Blasco

    Elodie a raison … il ne montre que son égoïsme … elle n’était pas folle du tout mais, l’abandon et la conspiration des ses proches lui ont été funestes … pauvre Camille !!

  7. abraspougloria@gmail.com

    Très belle lettre. Il ne faut pas en faire un jugement comme pièce literaire mais comme temoignage sentimentale. Malgré cet amour ouvertement confessé par Rodin je vois Camille traitée comme folle et toujours enfermée seule dans une affreuse residènce à malades mentaux.

  8. jpm2717@gmail.com

    Comment comprendre l’état d’âme de Rodin dans ces lignes? On se demande s’il est vraiment amoureux de Camille ou le peint-il sur ce papier pour détourner tout soupçons qu’il est en réalité en « compétition » avec elle? Cette lettre à première vue donne le pressentiment qu’il on est entrain de lire un amour déchirant pourtant, toute analyse de la situation semble indiquer quelque chose de « sinistre ». Pourquoi personne ne défend la cause de Camille? Même avec ses lettres pleines de lucidité? Pourquoi lui Rodin qui se présente comme « mourir d’aimer » dans cette lettre ne fait rien, même au nom de son coeur « déchirant » d’amour? Jusqu’à preuve du contraire, cette lettre de Rodin à Camille n’est qu’une farce!

Laisser un commentaire

Vous devez être pour laisser un commentaire.