Lettre de Balzac à sa mère

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L'existence que je mène ne convient à personne.

En 1850 s’éteignait Honoré de Balzac (20 mai 1799 – 18 août 1850), maître du roman français, génie du réalisme visionnaire qui a influencé de nombreux écrivains de son temps tels que Flaubert, Zola ou Proust. Il était un travailleur forcené, affaibli à la fin de sa vie par une santé fragile et par des dettes très lourdes. Cette lettre, écrite lors des dernières années de sa vie, témoigne de ce passage difficile dans la misère et les difficultés financières.

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Avril 1842

Ma chère mère,

Il m’est bien difficile de prendre l’engagement que tu me demandes, et je le prendrais d’une manière irréfléchie, que les suites en seraient alors graves, et pour toi et pour moi.

L’argent nécessaire à ma vie est en quelque sorte disputé à celui qu’exigent les créances, et bien péniblement obtenu.

L’existence que je mène ne convient à personne, elle laisse parents et amis, tous délaissent ma triste maison ; ainsi, les choses vont se trouver plus difficiles encore, pour ne pas dire impossibles.

L’insuccès d’argent de la pièce que j’ai faite complique encore ma situation.

Il m’est impossible de travailler, au milieu des petits orages suscités par un intérieur où l’on ne s’accorde pas, et ma production s’est affaiblie depuis un an, cela est visible. Je ne sais quel parti prendre ; mais j’en aurai pris un d’ici à peu de jours.

Quand le mobilier que j’ai sera vendu, quand j’aurai vendu les Jardies [maison que Balzac avait achetée], je n’aurai pas obtenu grand-chose et je me trouverai seul avec ma plume et un grenier. Dans cette situation, serai-je plus en état de te secourir qu’en ce moment ? je vivrai au jour le jour, d’articles que je ne puis faire avec l’agilité d’une jeunesse que je n’ai plus !

On prend — même mes proches ! — l’égoïsme de mon travail pour un égoïsme personnel.

Je ne m’abuse pas : si, jusqu’ici, en travaillant comme je travaille, je n’ai pu réussir à payer mes dettes ni à vivre, le travail à venir ne me sauvera pas ; il faut faire autre chose, chercher une autre position.

Et c’est dans ce moment-là que tu me demandes de prendre un engagement pareil  ! Il y a deux ans, je l’aurais pris et je me serais trompé moi-même.

Aujourd’hui, je ne puis que te dire de venir partager mon pain.

Tu étais dans une situation supportable ; j’avais une personne d’un grand dévouement qui te sauvait tous les ennuis du ménage ; tu n’avais pas besoin d’entrer dans les détails de la maison, tu étais dans le silence et dans la paix. Tu as voulu me compter pour quelque chose, quand il fallait oublier que j’existais, et me laisser mouvoir dans toute ma liberté, sans quoi je ne puis rien. Ce n’est pas un tort, c’est dans la nature même des femmes.

Aujourd’hui, tout est changé. Si tu veux revenir, tu auras un peu du poids qui va peser sur moi, et qui jusqu’alors ne t’atteignait que parce que tu le prenais de toi-même.

Tout cela, c’est des affaires et ne regarde en rien mon affection pour toi, qui est toujours la même ; aussi trouve ici les mille tendresses de ton fils bien dévoué .

( Honoré de Balzac, Correspondance de H. de Balzac, 1819-1850, C. Lévy ) - (Source image : Honoré de Balzac, 1899, Creative Commons)
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