Lettre de Balzac à sa mère

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Pauvre mère, puis-je jamais te rendre en tendresse, en bonheur, ce que tu fais pour moi ?

À l’occasion de la Fête des Mères, nous publions une magnifique lettre d’amour de Balzac à sa mère, Anne-Charlotte-Laure Sallambier, écrite en 1832, alors que le romancier était âgé de trente-trois ans. Bonne fête à toutes les mamans !

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Angoulême , 20 juillet 1832

Ma bonne et excellente mère, après t’avoir écrit si à la hâte, hier, je suis tombé dans l’attendrissement le plus complet en lisant celle que tu m’écris, et après une heure pendant laquelle je t’ai adorée, je ne me suis même pas senti la force de t’écrire, j’ai attendu à ce matin. Pauvre mère, comment te rendrai-je, quand te rendrai-je, et puis-je jamais te rendre en tendresse, en bonheur, ce que tu fais pour moi ?

Non, j’en ai peur et cependant je l’espère. Si tu peux pendant cinq à six mois te charger de me représenter à Paris, et me laisser voyager, la bride sur le cou, je me débarrasserai de Gosselin, je ferai Le Marquis de Carabas, et un volume de Contes drolatiques, je deviendrai libre, et peut-être alors aurai-je fait quelque chose qui achèvera si bien ma réputation, et la mettra si haut, que tu en auras tous les jours un bonheur nouveau. Ma chère chérie, il faut que je te console un peu comme je me console moi-même, par des rêves !

[…] Je suis mieux depuis huit jours, j’ai retrouvé ces inspirations qui, depuis ma chute, m’avaient abandonné. Je travaille beaucoup ; le café ne me faisait plus rien ; mais il me réussit maintenant. Seulement ma chasteté me gêne un peu, et m’ôte le sommeil.

Merci, ma mère aimée, de l’effort que tu fais pour ton pauvre enfant ; je voudrais te verser tous les trésors de son cœur d’un coup, mais avec le temps tu reconnaîtras combien je t’aime et quel est mon désir de te faire une belle et bonne vie. Aujourd’hui je ne puis t’exprimer qu’un bien profonde reconnaissance ; plus tard, tu jouiras de cette gloire dont je commence à ne plus trop désespérer et que mes travaux si opiniâtres et si chèrement payés me donneront peut-être ; et, tôt ou tard, la fortune les couronnera, car, aujourd’hui, je vois peu de talents qui n’aient pas leurs récompenses. Seulement aie bien soin de ta santé ; songe qu’il faut que tu connaisses mon cœur. Oh ! comme je t’embrasserais si tu étais là ! […]

Adieu, ma bonne mère ; je n’ai pas voulu qu’un jour de plus se passât sans que tu saches combien je t’aime, et quelle tendresse tu as excitée en moi ; certes ce n’est pas le bienfait inépuisable de la pauvre mère qui l’a créée, mais tu sais, une goutte d’eau fait déborder un verre plein. […]

Re-adieu, ma bonne mère, hein, l’on met plus d’une fois ses enfants au monde ? Oh, pauvres chéries vous aime t-on jamais assez ; et quand serais-je un génie aussi haut que lord Byron et que Goethe ou quand serais-je à la tribune pour te donner autant de jouissances que je te donne d’angoisses. Je t’embrasse et je te serre avec bonheur ; comprends tout ce que je ne t’écris pas.

Adieu, porte-toi bien.

( Honoré de Balzac, Correspondance, Tome II, 1832-1835, Paris, Garnier Frères, 1962 )
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