Lettre de Barnave à Marie-Antoinette

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La Reine a mal jugé la Révolution ; elle a failli trouver sa perte dans un événement qui devait lui être avantageux.

Chacun connaît l’épisode révolutionnaire de la fuite de Varennes, la tentative manquée de Louis XVI et Marie-Antoinette pour trouver refuge à l’étranger, en juin 1790. En revanche, l’histoire d’Antoine Barnave est plus confidentielle, et pour cause : il entretenait une correspondance secrète avec la reine !
Barnave fait partie du convoi mandaté pour raccompagner le couple royal lors de son retour de Varennes. Touché par les malheurs de la reine, il prend l’initiative de lui envoyer des lettres amicales et politiques. Ici, Barnave prend les traits d’un véritable directeur de conscience et fait montre d’une confiance absolue envers Marie-Antoinette pour retrouver pouvoir et légitimité. Mais bien mal avisé qui prendrait les exhortations suivantes trop à la lettre ! Car l’on connaît la fin de l’histoire : Barnave a été guillotiné en novembre 1793, sous la Terreur, un mois après l’exécution de Marie-Antoinette.

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25 juillet 1791

Le moment est arrivé où la Reine doit agir ; ceux à qui elle témoigne de la confiance, sont les premiers à l’inviter, avant de faire une démarche, à s’interroger elle-même et à s’assurer que, dans la conduite qu’elle va adopter, elle ne rétrogradera, elle ne variera jamais. Elle est faite pour sentir qu’il vaudrait encore mieux ne craindre aucun parti que d’agir momentanément dans le sens qui lui serait indiqué, pour perdre ensuite, par une conduite contraire, le fruit de ce qu’elle aurait et l’estime de ceux qui l’auraient conseillée. Les conseils qu’ils lui donnent sont bons ; le succès en est certain, loin qu’ils puissent jamais l’engager à manquer à son caractère et à la dignité de son rang ; le soin de les maintenir sera toujours une partie essentielle de la conduite qui lui sera indiquée ; mais il faut avant tout être résolu à la suivre constamment.

Ce langage n’est point celui de la méfiance ; c’est parce qu’on est décidé à croire à la résolution que la Reine adoptera, que l’on veut qu’elle ne doive rien à la contrainte ni à la surprise. Il est nécessaire de dire encore que ceux qui lui parlent en ce moment seront toujours adversaires généreux comme invariables amis ; que si, après avoir réfléchi sur leurs conseils, la Reine se décidait à les rejeter, elle n’aurait jamais rien à craindre qui ressemble à de la trahison. Pour parler ouvertement, le sentiment qui les conduit est, avant tout, l’intérêt d’une révolution dans laquelle ils ont placé leur existence et leur gloire ; mais aucun motif sur la terre ne les engagerait à manquer à la confiance que l’on met en eux. Si les intérêts qui leur sont confiés étaient incompatibles avec ceux de la Reine, ils s’éloigneraient d’elle, ils ne chercheraient pas à la tromper. Ainsi, dans tous les cas, elle pourrait compter sur leur inflexible droiture ; mais le courage dans le malheur a encore d’autres droits à réclamer ; ce serait être trop austère, ce serait vouloir parer sa vertu de ce qui ne lui appartient pas que de dissimuler qu’il y a un vif intérêt, qu’il y a une douce et pure jouissance à le consoler et à le servir.

Voilà maintenant les idées sur lesquelles la Reine doit méditer.

La Reine a mal jugé la Révolution ; elle a failli trouver sa perte dans un événement qui devait lui être personnellement avantageux ; mais il est inutile de revenir sur le passé ; il faut examiner où nous en sommes et chercher le parti qu’on peut tirer de l’avenir.

La Reine serait bien trompée, si elle pensait que son existence personnelle est perdue en France pour toujours. Ceux qui savent juger l’opinion sans prestige et sans timidité, lui diront qu’elle est l’objet d’un ressentiment profond, mais qu’il reste toujours de grands moyens de ramener les esprits, lorsqu’on a conservé la réputation du caractère et du courage.

La Reine a excité contre elle de profonds ressentiments, mais elle a souffert, et les Français sont tout près de l’intérêt pour peu qu’ils croient s’être vengés.

La Reine a surtout un avantage, c’est qu’elle a fait peu de choses pour donner le change au public sur ses véritables opinions : on l’a toujours regardée comme ennemie ; elle a fait pour ainsi dire guerre ouverte, et c’est pour cela qu’on reviendrait à elle avec plus de confiance, si, par une conduite prononcée, par des choses utiles qui ne pussent pas être diversement interprétées, elle faisait connaître clairement qu’elle a pris son parti, qu’après avoir longtemps combattu le nouvel ordre des choses, elle a fini par être éclairée, par en reconnaître l’inévitable loi et par chercher à s’y faire une place et à y acquérir de la considération.

Dans les temps de trouble, tout sert à exciter les haines et les méfiances ; dans les temps de calme, tout ramène aux passions les plus douces. Le peuple français sera bientôt fatiguée de haïr ; il cherchera, il désirera avec avidité de se livrer à des sentiments selon son cœur ; ce sera auprès de lui un grand bienfait que de lui donner lieu à les épancher.

Qui plus que la Reine a dans son personnel ce qu’il faut pour s’emparer de ces dispositions ; n’a t-elle jamais connu cette brillante popularité ? Si l’opinion a changé, au moins elle n’a jamais été à l’indifférence, et lorsque le cœur ne s’est point refroidi, il est toujours possible de le remmener : il suffit, en ce moment, d’envisager sa position d’un coup d’œil hardi et ferme. Nous allons nous en occuper. […]

Marie-Antoinette va redevenir Reine de France. Car il importe peu à son existence que les ministres fassent des lois contrariées par des parlements, ou que la loi, faite par l’Assemblée nationale, soit sanctionnée par le Roi à qui le veto donne un droit bien supérieur à celui qu’il a jamais réellement et personnellement exercé. Le Roi représente la nation auprès des puissances étrangères ; tout se fait dans le Royaume et s’exécute en son nom ; le nombre des places auxquelles il nomme, dans la diplomatie, la guerre, la marine, la justice, la finance, est encore extrêmement considérable ; sa liste civile est très supérieure à la dépense d’aucun autre Roi de l’Europe. Que faut-il de plus pour être roi ? Il faut que la loi s’exécute et que les désordres cessent ; nous y marchons à grands pas ; il faut que l’opinion et le respect public le fassent roi, comme la Constitution.

La Reine ne verra point, comme autrefois, tout plier sous sa volonté souveraine et absolue, mais elle pourra encore se voir environnée de l’empressement d’une société nombreuse et des hommages d’un peuple immense. […] Dans moins d’un an, la France et Paris auront changé de face ; l’aisance, l’industrie, les arts, les plaisirs auront succédé à ces désordres, à ce mal être momentané qui accompagne nécessairement une révolution ; une nation faite pour jouir se dédommagera avec ardeur du temps qu’elle aura perdu. L’imagination, animée par les grands événements, multipliera les chef-d’œuvres des arts mais l’esprit de la Révolution animera ces arts et ces plaisirs ; partout on verra ses emblèmes ; les éloges, la poésie, l’empressement public seront pour ceux qui l’auront servie, qui l’auront adoptée, qui auront su à temps y prendre leur place.

Où doit être la place de la Reine de France ? Où elle doit être pour son bonheur et même pour le crédit et l’éclat de la royauté.

Voilà les éléments sur lesquels il faut réfléchir, voilà où est la vérité, voilà les calculs que l’avenir ne cessera de justifier, et non des projets d’aventure où on se laisse entraîner par des hommes qui, n’ayant pas jugé la Révolution, sont incapables de juger les effets de ce qu’ils entreprennent, où l’on dégrade son existence, où le succès n’aurait conduit qu’à se trouver à la merci de quelques personnes, à mendier leurs services, à essuyer leurs humiliants caprices… Mais ce moment n’est pas celui des reproches ; on n’a même pas le droit d’en adresser puisque jamais on n’avait eu l’occasion de faire entendre ces vérités qui pouvaient n’être pas connues. C’est aujourd’hui que commence la confiance ; c’est aujourd’hui que commenceraient les torts.

La Reine recevra demain quelques idées sur la lettre qu’elle doit écrire à l’empereur ; la personne qui pourra s’en charger sera prête dans trois jours. On attend un billet d’elle.

( Marie-Antoinette, Correspondance secrète avec Barnave : juillet 1791 - janvier 1792, éd. Paleo, Sources de l'histoire de France, 2013 ) - (Source image : Antoine-Pierre-Joseph-Marie Barnave (1761-1793), par Joseph Boze, s.d. / L'archiduchesse Marie-Antoinette d'Autriche, future reine de France (1769) par Joseph Ducreyx © Creative Commons)
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