Dernière lettre de Baudelaire à Charles Asselineau

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Le médecin a prononcé le grand mot : hystérie.

Installé à Bruxelles, Baudelaire (21 avril 1821 – 31 août 1867) écrit une lettre à son plus fidèle ami, le poète Asselineau, qui s’était enquis, alarmé par des rumeurs qui circulaient à Paris, de l’état de sa santé. Faisant exception à sa réserve habituelle et à son dégoût pour l’emphase, Baudelaire livre — dans une des dernières lettres qui soient autographes  — une description à la fois minutieuse et terrible des maux qui, quelque temps plus tard, devaient avoir raison de lui. Dernière lettre avant l’aphasie et l’extinction générale de l’aigle baudelairien.

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5 février 1866

… Ce n’est pas chose facile pour moi que d’écrire. Si vous avez quelque bon conseil à me donner, vous me ferez plaisir. À proprement parler, depuis vingt mois j’ai été presque toujours malade… En février de l’année dernière, violente névralgie à la tête, ou rhumatisme aigu, lancinant ; quinze jours à peu près. Peut-être est-ce autre chose ? Retour de la même affection, en décembre. – En janvier, autre aventure : un soir, à jeun, je me mets à rouler et à faire des culbutes comme un homme ivre, m’accrochant aux meubles et les entraînant avec moi. Vomissements de bile ou d’écume blanche. Voilà invariablement la gradation : je me porte parfaitement bien, je suis à jeun, et tout à coup, sans préparation ni cause apparente, je sens du vague, de la distraction, de la stupeur ; et puis, une douleur atroce à la tête. II faut absolument que je tombe, à moins que je ne sois en ce moment-là couché sur le dos. – Ensuite, sueur froide, vomissements, longue stupeur. Pour les névralgies, on m’avait fait prendre des pilules composées de quinine, de digitale, de belladone et de morphine. Puis, application d’eau sédative et de térébenthine, très inutile d’ailleurs, à ce que je crois. Pour les vertiges, eau de Vichy, valériane, éther, eau de Pullna. — Le mal a persisté. Maintenant, des pilules dans la composition desquelles je me souviens qu’il entre de la valériane, ou de l’oxyde de zinc, de l’assa fœtida, etc., etc. C’est donc de l’antispasmodique? — Le mal persiste. Et le médecin a prononcé le grand mot : hystérie. En bon français : je jette ma langue aux chiens. Il veut que je me promène beaucoup, beaucoup. C’est absurde. Outre que je suis devenu d’une timidité et d’une maladresse qui me rendent la rue insupportable, il n’y a pas moyen de se promener ici, à cause de l’état des rues et des routes, surtout par ce temps. Je cède pour la première fois au désir de me plaindre. Connaissez-vous ce genre d’infirmité ? Avez-vous déjà vu ça ?…

Merci encore une fois pour votre bonne lettre.

Donnez-moi la distraction d’une réponse. Serrement de main à Banville, à Manet, à Champfleury, si vous les voyez.

( http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k96352b/f512.image ) - (Source image : Gravure représentant Baudelaire (publ. 1868), Unknown artist © Wikimedia Commons / Charles Asselineau, Unknown artist © Wikimedia Commons)
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  1. Durussel André

    Pauvre Baudelaire ! Surtout par l’effet inutile, voire nuisible ou toxique des médicaments qu’il devait prendre… Dans « Fragments d’un journal III », 1979-1985, Mircea Eliade (1907-1986) écrivait: « Je ne vois pas les résultats de la nouvelle série de piqûres de sel d’or. J’ai les mains toujours ankylosées, et l’abaissement du niveau mental semble s’accentuer… » (7 décembre 1984)
    La médecine contemporaine a certes fait de grands progrès, déjà sur le plan du diagnostic. Mais il subsiste encore des erreurs.

  2. lepandian

    c’est pas lui qui a dit que « je sais que la douleur est la noblesse unique,ou nous mordrons jamais la terre et les enfers
    et qu’il faut pour tresser ma couronne mystique,imposer tous les temps et tous les univers »
    l’homme dans la vie doit remplir ces deux sceau de joie et d’amertume pour enfin quitter ce monde en toute quietude

  3. Sclaverano

    Il ne faut surtout pas oublier que Baudelaire était un opiomane notoire et qui certainement à laissé des traces, n’a-t-il pas écrit à ce sujet dans les « Paradis Artificiels » O juste, subtil et puissant opium!….tu possèdes les clés du paradis.

  4. Sclaverano

    « Les Paradis Artificiels » on été écrit à la gloire du haschisch ou Baudelaire relate ses hallucinations et l’excitation spirituelle et la fatigue qui s’ensuit après avoir fumé.

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