Lettre de Charles Baudelaire à Madame Sabatier

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Les sentiments profonds ont une pudeur qui ne veut pas être violée.

Madame Sabatier était sans doute l’une des femmes les plus remarquables de son temps, courtisée par nombre d’écrivains au cours de ses Salons qui ont marqué tout le dix-neuvième siècle. Si de nombreux auteurs lui ont déclamé et renouvelé leur désir charnel, Baudelaire en revanche éprouvait des sentiments d’un tout autre ordre, profondément amoureux, et c’est ainsi que Madame Sabatier devint l’une de ses muses. Dans les poèmes qu’elle lui inspira, Baudelaire dresse le portrait de la Femme éternelle et déifiée. Entre le 9 décembre 1852 et le 8 mai 1854, Baudelaire écrit sept poèmes qu’il lui envoie de façon anonyme. Juste avant ces envois, il réunit chez elle Gautier, Du Camp et Flaubert dans son appartement. Ce n’est que le 18 août 1857 qu’il lui avouera qu’il en était l’auteur, pour lui demander d’intervenir auprès des juges dans le procès intenté contre les Fleurs du mal.

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Jeudi 9 décembre 1852.

La personne pour qui ces vers ont été faits, qu’ils lui plaisent ou qu’ils lui déplaisent, quand même ils lui paraîtraient tout à fait ridicules, est bien humblement suppliée de ne les montrer à personne. Les sentiments profonds ont une pudeur qui ne veut pas être violée. L’absence de signature n’est-elle pas un symptôme de cette invincible pudeur ? Celui qui a fait ces vers dans un de ces états de rêverie où le jette souvent l’image de celle qui en est l’objet l’a bien vivement aimée, sans jamais le lui dire, et conservera toujours pour elle la plus tendre sympathie.

A UNE FEMME TROP GAIE

Ta tête, ton geste et ton air

Sont beaux comme un beau paysage,

Le rire joue en ton visage

Comme un vent frais dans un ciel clair.

 

Le passant chagrin que tu frôles

Est éclairé par la santé,

Qui jaillit comme une clarté

De tes bras et de tes épaules.

 

Les retentissantes couleurs

Dont tu parsèmes tes toilettes

Jettent dans l’âme des poètes

L’image d’un ballet de fleurs.

 

Ces robes folles sont l’emblème

De ton esprit bariolé ;

Folle dont je suis affolé,

Je te hais autant que je t’aime.

 

Quelquefois dans un beau jardin

Où je traînais mon agonie,

J’ai senti comme une ironie

Le soleil déchirer mon sein.

 

Et le printemps et la verdure

Ont tant humilié mon cœur

Que j’ai puni sur une fleur

L’insolence de la Nature.

 

Ainsi je voudrais, une nuit,

Quand l’heure des voluptés sonne,

Vers les trésors de ta personne,

Comme un lâche, ramper sans bruit,

 

Pour châtier ta chair joyeuse,

Pour meurtrir ton sein pardonné,

Et faire à ton flanc étonné

Une blessure large et creuse,

 

Et, délicieuse douceur,

À travers ces lèvres nouvelles,

Plus éclatantes et plus belles,

T’infuser mon sang, ô ma Sœur.

 

 

( Baudelaire, Correspondance, Folio Classique )
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