Lettre de Beaumarchais à Amélie

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Plus notre amour est violent, plus il nous rend heureux.

Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais, né le 24 janvier 1732, professeur de harpe des filles de Louis XV, reconnu pour son œuvre dramatique, ses talents de journaliste et la fondation de la SACD, était un Don Juan impénitent. L’une de ses maîtresses, Amélie Houret de La Morinaie, a conservé les lettres relevées de ce personnage pour le moins original.

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Je ne sais pas, dis-tu, ma belle amante, à quelle condition on possède ton âme. Eh bien, pose-les, tes conditions, il n’y en a aucune que je ne sois heureux de remplir. Tu me donnes ta vie ! Je l’accepte, et tu veux que je t’en rende compte, c’est-à-dire que je te réponde du bonheur auquel tu as droit… Je me charge de ce fardeau, rends-le pesant à force d’amour et ne me l’allége jamais, je voudrais en être étouffé ! Te voilà rendue, mon amie, à ces sentiments si terribles pour les âmes comme les nôtres ! Et pourquoi terribles ? Dis à ces sentiments sublimes « quoi donc » ? Voudrais-tu aimer moins ? Si ton cœur a besoin d’un amour véhément, pourra-t-il être heureux en aimant faiblement ? Chacun porte en soi la mesure du sentiment qui lui convient, le tout est d’en choisir l’objet ; mais quand on s’est rendu témoignage qu’on aime celui qu’on estimait, plus notre amour est violent, plus il nous rend heureux.

Ce n’est pas à nous d’être des amants ordinaires, je veux t’aimer avec excès et suis-moi dans cette carrière en renonçant à me devancer. Que celui de nous deux qui reconnaîtra dans l’autre un mouvement du cœur qu’il n’a pas dans le sien le couronne vainqueur et lui cède la palme de l’amour et du sentiment, Ô ma beauté ! quelle lettre divine ton amour a reçu de toi ! Non, l’amour ne va pas plus loin, et pour la beauté d’expression, et pour la peinture d’une passion céleste, et ce mélange heureux d’un sentiment sublime et d’une volupté ardente. Ah ! je te couronne vainqueur ; peut-être je t’aimerai plus, mais toujours tu le diras mieux. Eh bien, qu’importe Amélie, ce n’est point entre nous un combat d’amour-propre, oh non ! c’est un combat d’amour. Nous préparons deux couronnes, celle de dire et celle de sentir. Belle, jolie, charmante, pleine de grâces, de talents et d’un style délicieux, la première  t’appartient de droit, ne crois pas que je te la dispute, ne débattons que la seconde, et puisses-tu souvent me soutenir qu’elle t’est due. J’attendais une lettre ardente, et tu m’as couvert de tes feux ! Non, l’amour ne va pas plus loin, je le répète avec respect, celle qui peint son âme, son amour d’une plume si énergique est seule digne d’en faire naître un qu’on puisse comparer au sien. Je te salue, sublime créature, et tu m’as charmé pour la vie, je ne sais même si la brûlante affection de ma vie entière pourra suffire à m’acquitter envers toi.

couverture

( Beaumarchais, Lettres d'amour à Amélie Houret, Editions La Lettre et La Plume ) - (Source image : Portrait de Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais par Jean-Marc Nattier, circa 1755, Comédie Française, © Wikimedia Commons)
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