Lettre de Maurice Béjart à un jeune danseur

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Je ne pourrais croire qu’à un dieu qui saurait danser.

Maurice Béjart (1er janvier 1927 – 22 novembre 2007), l’un des chorégraphes français les plus estimés de l’histoire de la danse, a choisi le style néo-classique pour que les corps, déliés de la rigueur académique du ballet traditionnel, prennent la mesure des innovations sonores qui les accompagnent. Son but est de les voir se fondre dans une technique expressive « libre ». Comme dans la chorégraphie du Boléro de Ravel, un de ses plus grands chefs-d’œuvre, c’est une façon de penser et de sentir les corps que Maurice Béjart révolutionne. Mais la vocation pédagogique innerve cette lettre de celui qui est aussi un directeur de compagnie. Il s’agit d’un véritable manuel à destination d’un jeune danseur, dans lequel Maurice Béjart exprime sa quête d’universalité et d’unicité de Dieu à travers la danse. 

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Comprendre

Un grand immeuble comprend une centaine d’appartements, chaque appartement ne peut pas comprendre un immeuble.

Les humains veulent « comprendre » Dieu mais le GRAND reste incompréhensible pour le petit.

L’Amour seul permet au petit de s’élever pour de brefs moments au niveau de l’incompréhension qui cependant est si proche de nous.

Le prière chrétienne dit : « Notre père qui êtes aux cieux. » J’aime mieux le Coran qui déclare : « Il est plus près de toi que ta veine jugulaire. » Il est là, il n’y a rien à comprendre, rien à posséder, rien à attendre et surtout pas d’une vie future. Saisir le présent, présent, présent… Surtout lorsque tu danses, totalement, il est là, le seul, l’unique, le multiple.

« Je ne pourrais croire qu’à un dieu qui saurait danser. »

UN

Les religions dites polythéistes multiplient à l’infini les manifestations de la divinité, il y a le dieu du feu, le dieu du tonnerre, la déesse du printemps, le dieu du vin, celui de la lumière, etc. Toute classification, en effet, aide les professeurs et les ménagères à mettre ce qu’ils appellent de l’ordre dans ces forces qui les dépassent et où ils recherchent une divinité à l’échelle de l’homme qui, sûrement, n’existe pas, du moins de la manière dont nous, humains, pouvons la concevoir.

Il en est de même en danse où chaque jour des « spécialistes » trouvent une nouvelle terminologie pour définir telle ou telle forme de mouvement et créer du même coup une chapelle, une secte, une exclusion.

La danse est UNE et en mouvement.
Toute découverte en entraîne une autre sans abolir le passé, qui n’est pas démodé mais, un pas franchi et non aboli, nécessaire à une évolution constante d’un art qui est celui de l’éphémère, du renouveau, du fragile, du profond puisqu’il est l’art de l’instant et que seul l’instant existe. Mais basé sur la connaissance intime de cet instrument qu’on n’a pas fini de découvrir, d’analyser : le corps humain ou l’esprit de manifeste.

Les classifications en danse ont créé une sorte de racisme et Dieu sait si le racisme, absurde théorie, empêche toujours une vision, évolution véritable.

Il n’est de grande période artistique que de métissage, entre un passé retrouvé et un nouvel horizon découvert entre un pays découvert et un passé réactualisé, entre des cultures et des techniques en apparence antagonistes mais en réalité complémentaires :

Naissance

Renaissance

Je suis contemporain, post-africain, pseudo-classique, minimo-japonisant, moderno-argentin, folklorico-rétro et indo-petipatiste…

Vive la Danse

Et maintenant, je dois t’avouer que je ne suis pas sûr d’être chorégraphe… je suis même certain de ne pas l’être car il m’est impossible d’imaginer le moindre mouvement de danse sans savoir qui va l’exécuter. C’est l’interprète qui, avec son corps, sa psychologie, sa puissance émotive vient susciter, exciter mon imagination et me lancer dans ce mouvement qui, contrairement aux apparences, vient de son génie et non de ma créativité.

Je ne sais ce que c’est qu’une « arabesque ». Je n’ai jamais vu d’arabesque (oui, je l’ai souvent répété) mais j’ai vu Mme X et M. Y exécuter cette forme que les danseurs nomment « arabesque ».

J’aime mes interprètes à la folie et, plus cet amour est profond, plus le résultat a de chance d’être une réussite. J’ai raté de nombreux ballets mais je ne crois pas avoir jamais raté une danseuse ou un danseur !

Toi… Sois « l’artisan furieux » que chante René Char.

Lutte, travaille et envole-toi !

Salve !

« Celui qui apprendra à voler aux hommes de l’avenir aura déplacé toutes les bornes ; pour lui, les bornes mêmes s’envoleront dans l’air, il baptisera de nouveau la terre, il l’appellera « la légère. » »

 NIETZSCHE

lettresjeunedanseurbejart

( Maurice Béjart, Lettres à un jeune danseur, Arles, Actes Sud, « Le souffle de l'esprit », 2001 ) - (Source image : Maurice Béjart en 1984 © Wikimedia Commons)
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