Lettre de Benjamin Constant à l’abbé Sieyès

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Toute la France a soif de vertus et de lumières.

Benjamin Constant (25 oct. 1767 – 8 déc. 1830), républicain engagé et éminent intellectuel français, écrit ici à Emmanuel-Joseph Sieyès, « l’un des hommes qui ont fait le plus de bien à la France en 89 ». L’abbé Siéyès est surtout connu pour ses écrits lors de la Révolution Française ; il deviendra président du Sénat conservateur et comte de l’Empire.

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18 mai 1799

Je voulais vous écrire dans le premier moment de joie : mais, comme j’étais à la campagne, ma lettre n’est arrivée à Paris qu’après le départ de votre courrier.

Je regardais votre nomination comme le dernier espoir de la République, de cette pauvre République, qui, depuis dix-huit mois, a tellement à lutter contre l’immoralité et la sottise.

Il n’est pas étonnant que celui qui a créé l’opinion publique en 1789 soit le même qui la ressuscite dix années après. Elle semble vous avoir attendu pour reparaître. Sourde à toutes nos invocations et rebelles à tous nos efforts, nous la croyons anéantie, sans ressource. Mais, au moment où votre nom, prononcé pour la 103e fois, nous a annoncé que les destinées de la liberté étaient confiées aux mains qui l’avaient fondée, l’opinion a pris son élan, elle a ranimé tous les esprits, elle a traversé toutes les classes et rendu à la nation entière l’espérance et la vie.

Vous arriverez plus fort qu’un homme ne le fut encore depuis la Révolution, plus entouré du vœu général, plus investi de la confiance universelle. Toute la France est fatiguée de médiocrité et de corruption. Toute la France a soif de vertus et de lumières. Vos premières paroles nous ferons entendre le langage que nous appelions vainement. Je ne me déguise pas ce qu’il y aura d’obstiné dans les hommes, ce qu’il y a de fautif dans les institutions : mais toutes ces obstinations, tous ces obstacles, je vous dis que vous les vaincrez. Je vous ai prédit plus d’une fois que vous sauveriez la liberté, et je suis destiné sur ce seul point à avoir raison contre vous.

Il est de fait que votre nomination a déjà changé l’état intérieur de la République. Ceux qui ont le pouvoir en main et qui le considéraient comme  une force réelle sentent déjà faiblir cet instrument grossier à l’approche des Lumières : et les républicains qui gémissaient sur l’oubli des principes, sur le mépris des idées, sur l’avilissement de la représentation, savent bien que le système représentatif ne peut qu’être honoré par son auteur.

Avant votre élection, j’avais rencontré quelques opposants et soutenu plusieurs luttes. Depuis, je n’aperçois que des hommes qui font amende honorable de leur ancienne vénération pour la bêtise. Vous avez déjà produit une Révolution remarquable car la médiocrité elle-même se résigne à être gouvernée par le génie.

Je ne vous parle pas de cette phalange républicaine, si dispersée, si calomniée, qui n’a jamais cessé de voir en vous son guide, qui vous a aimé pour les principes, qui vous a chéri pour vos persécutions. Vous la trouverez à votre arrivée formant un parti nombreux. Ce parti vaudra bien ceux que la complicité réunit, ou que l’intrigue rassemble, composé qu’il sera d’amis de la vérité, d’hommes restés purs au milieu d’une vénalité scandaleuse, enfin de tout ce qu’il y a d’honnête et d’éclairé parmi trente millions de Français.

Pour moi, qui ai vu toujours en vous le garant de la République, parce que je n’ai jamais conçu de République sans Lumières, moi qui vous ai admiré en Europe avant de vous connaître en France, je consigne ici l’expression de sentiments qui ne peuvent changer. Amitié, dévouement, admiration, espérance, conviction que vous seul pouvez achever votre ouvrage, et résolution profonde de vous consacrer, soit qu’il existe des dangers, soit que vous les fassiez tous disparaître, tous mes moyens, toutes mes facultés, et toutes mes forces.

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( Henri Grange, Benjamin Constant, Amoureux & Républicain, Les Belles Lettres, p. 287-289 ) - (Source image : Benjamin Constant, © Wikimedia Commons / Portrait d'Emmanuel-Joseph Sieyès par Jacques-Louis David, 1817, Fog Museum, © Wikimedia Commons)
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