Lettre de Berlioz à son père

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Nous avons pris Constantine avant hier, nous aussi ! la Constantine Musicale.

1837 : Hector Berlioz a 34 ans. Depuis 1830, la France a entamé la conquête de l’Algérie. En 1836 la première expédition de Constantine est un échec. En 1837, pour renforcer sa légitimité politique fragile, Louis Philippe ordonne une seconde expédition. La ville tombe le 10 octobre. Le 5 décembre 1837, a lieu la première du Requiem de Berlioz aux Invalides, lors d’une cérémonie en l’honneur du général Danrémont, victorieux mais tué lors de l’assaut. Deux jours plus tard, Berlioz écrit cette lettre à son père, pour savourer la victoire de son œuvre.

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Jeudi 7 décembre [1837]

Monsieur
Mon Berlioz
A la côte St André
Isère

Cher père

 

Nous avons pris Constantine avant hier, nous aussi ! la Constantine Musicale. Je n’ai pu trouver une minute hier pour vous écrire. L’exécution, après m’avoir fort inquiété deux jours avant la cérémonie, a été parfaite. Le succès immense et général, je vous assure sans illusion aucune ; sur les artistes comme sur le public. Le Duc d’Orleans m’a fait dire qu’il avait trouvé mon ouvrage fort beau et qu’il n’avait jamais été aussi ému par la musique. L’opposition se tait, c’est la plus acharnée, celle qui l’était moins est détruite et grossit les rangs de mes partisans. Sur tous les journaux que j’ai lus hier il y en a treize pour et deux contre (le Corsaire et le Constitutionnel) encore le Corsaire n’était pas à la cérémonie comme le prouvent les faits matériellement faux dont il parle, et le Constitutionnel a voulu se venger d’un article que je fis il y a deux ans sur Herold. Ce sont les bénéfices inévitables du métier de critique. J’ai reçu depuis hier je ne sais combien de lettres de félicitation tous mes amis sont dans une exaltation que je ne saurais vous peindre. Il est sûr que c’était d’un effet extraordinaire ; au morceau du Jugement dernier, une de nos choristes a pris une attaque de nerfs, et le curé s’est mis à fondre en larmes à l’autel. Ce brave homme un quart d’heure après en pleurait encore à la sacristie. L’objet des discussions actuelles partout où l’on parle de musique c’est de savoir si mon requiem est supérieur ou non à tous ceux que l’on connaissait ; sur cent artistes il parait qu’il y en a à peu près quatre-vingt-dix pour l’affirmative.

Quant à la comparaison de l’effet produit avant hier avec aucun de ceux qu’on a obtenus en pareil cas antérieurement, elle est vraiment impossible.

Quel malheur pour moi que ni vous ni personne de la famille ne se soit trouvé à Paris.

Je redoute un article dans le National de cet ours mal léché de Mainzer, par ce que je n’ai pas employé ses chœurs d’ouvriers ; il en a été très vexé et il ne manquera pas de s’en venger, Comme il s’est vengé de Duprez en faisant un article contre lui sans l’avoir entendu parce qu’il n’avait pas eu de billets pour la première représentation. C’est ainsi que se fait la critique !!

Le Corsaire parle du solo de Melle Falcon dans ma messe, et il n’y a point de solo de femme, et Melle Falcon n’y était même pas ; Le Constitutionnel ou le journal de Paris parlent de celui de Lablache ; Lablache n’y était pas davantage, et il n’y avait aucun solo de basse.

N’importe ce sont les inconvénients du métier quand on est fort en évidence et que de plus on a le malheur ou le bonheur d’écrire dans le journal des Débats. Soyez content, mon père, et vous ma mère et mes sœurs aussi, car c’est le plus grand et le plus difficile succès que j’ai encore jamais obtenu. Je vous enverrai demain tous les journaux. Je regrette de ne pouvoir vous é envoyer aussi les lettres, je viens d’en recevoir une de Rubini, charmante, et une autre du Marquis de Custine, et une autre de Legouvé.

Adieu cher père, tout va bien et partout. Henriette a beaucoup pleuré hier, mais les larmes de joie ne font pas grand mal.

Louis est enthousiasmé des grandes trompettes de son père

Je rouvre ma lettre pour vous dire que le ministre de la guerre vient de m’écrire une lettre de félicitations et de compliments très chaudement exprimés.

 

 

BERLIOZ CORRES

 

( Hector Berlioz, Correspondance Générale 11, 1832-1842, Flammarion, 1992 ) - (Source image : Fac-similé : Lettre autographe signée, adressée à son père, datée du 7 décembre [1837, Paris]. Collection particulière. Images : )
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