Lettre de Camille Claudel à sa mère

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Tu es bien dure de me refuser un asile.

Tumultueuse, Camille Claudel ( 8 décembre 1864 – 19 octobre 1943) aura su élever son art à la hauteur de la folie de son esprit torturé. Dans cette lettre qu’elle écrit alors qu’elle est internée, elle tente de rassurer sa mère : les mauvais jours sont derrières elle. C’est peine perdue : elle mourra après près de trente ans d’enfermement ponctuée par une unique visite de sa mère.

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Le 2 février 1927

Ma chère maman,

J’ai beaucoup tardé à t’écrire car il a fait tellement froid que je ne pouvais plus me tenir debout. Pour écrire je ne puis me mettre dans la salle où se trouve tout le monde où brulotte un méchant petit feu, c’est un vacarme de tous les diables. Je suis forcée de me mettre dans ma chambre au second où il fait tellement glacial que j’ai l’onglée, mes doigts tremblent et ne peuvent tenir la plume.

Je ne me suis pas réchauffée de tout l’hiver je suis glacée jusqu’aux os, coupée en deux par le froid. J’ai été très enrhumée. Une de mes amies une pauvre professeur du Lycée Fénélon qui est venue s’échouer ici a été trouvée morte de froid dans son lit, c’est épouvantable. Rien ne peut donner l’idée des froids de Montdevergues. Et ça dure, 7 mois au grand complet : jamais tu ne peux te figurer ce que je souffre dans ces maisons. Aussi ce n’est pas sans surprise mélangée d’épouvante que j’ai appris que Paul me faisait mettre de 1ère classe. C’est curieux que vous disposez de moi comme il vous plaît sans me demander mon avis sans savoir ce qui se passe vous n’êtes jamais venus ici et vous savez mieux que moi ce qu’il me faut. Vous en dépensez de l’argent à tout à travers : qui est-ce qui sait tout ce que vous donnez ? […]

Tu es bien dure de me refuser un asile à Villeneuve. Je ne ferais pas de scandale comme tu le crois. Je serais trop heureuse de reprendre la vie ordinaire pour faire quoi que que ce soit. Je n’oserais plus bouger tellement j’ai souffert. Tu dis qu’il faudrait quelqu’un pour me servir ? Comment cela ? Je n’ai jamais eu de bonne de ma vie : c’est vous qui en avez toujours besoin ?

Quand tu ne me donnerais que la chambre de la mère Régnier et la cuisine, tu pourrais fermer le reste de la maison. Je ne ferais absolument rien de répréhensible, j’ai trop souffert pour jamais m’en remettre.

Tu ne vois pas qu’on nous divise exprès pour vous tirer toujours de l’argent.
J’ai reçu le chapeau, il va bien, le manteau, il fait bien l’affaire, les bas, ils sont admirables, et le reste de ce que tu m’as envoyé.
Je t’embrasse,

Camille,

Donne de tes nouvelles de suite et dis-moi si tu n’as pas souffert de la grippe. […]

couverture
Lettre de Camille Claudel à sa mère: « Tu es bien dure de me refuser un asile. »1
( Claudel (Camille), Correspondances, Paris, édition Gallimard, 2003 ) - (Source image : Camille Claudel (Fère-en-Tardenois (Aisne), le 8 décembre 1864 - Villeneuve-lès-Avignon, le 19 octobre 1943) était une sculptrice française. Sur cette photo, elle est âgée de 20 ans, avant 1883, © Wikimedia Commons)
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21 commentaires

  1. orilla.rachedi@hotmail.fr

    la folie amene la sagesse mais pour peu de temps!nous sommes de plus en plus soumis aux malades dehors, dans les rues, donc faisons taire les malades qui pensent n’etre pas malade..cela s’appelle la folie refoulée!

    • pampelune_1@hotmail.com

      Curieux commentaire…Camille Claudel n’était pas malade. Elle a été victime d’un acharnement sans nom au profit de Rodin et de Paule Claudel qui l’ont réduite à néant !

  2. colette.jotterand.@gmail.com

    quel triste destin que celui de camille. je suis touchée au plus profond, en tant qu’artiste moi-même, par cette solitude et la non compréhension pour ne pas dire l’indifférence de son entourage. sa famille ainsi que Rodin l’ont tous laissé tombés. incapables de comprendre et d’accepter son génie. malheureusement, elle est née trop tôt, il n’y avait guère de place à l’époque pour les femmes artistes. une perte pour l’art et l’humanité. et les dernières années de sa vie ont été magnifiquement interprétées par juliette Binoche. d’une tristesse infinie.

    • symouazan@orange.fr

      Je n’ai pas vu le film sur Camille Claudel interprété par Juliette Binoche ,mais Isabelle Adjani m’a boulerversé dans le rôle de Camille Claudel .On y ressent l’incompréhension de sa famille pour son art et la gêne et la honte qu’elle leur cause en étant différente des autres , et c’est fou d’imaginer qu’elle put être enfermer simplement pour avoir envie de créer , pour oser créer .

    • villalesolivettes@gmail.com

      Je suis moi-même toujours bouleversée par le triste destin de cette femme de génie. Son frère était vraiment un monstre pour lui avoir infligé sans autre raison que son égoïste confort. Honte a lui et a sa mémoire. Saviez-vous que des centaines d’internés, dont Camille, sont simplement morts de faim faute de soins pendant la deuxième guerre mondiale ?

  3. Fran Quel

    Je crois que si l’esprit de Camille Claudel s’est égaré, parfois ou peut-être souvent, parce qu’elle a été malmenée affectivement, il n’en reste pas moins qu’elle a conscience, que sa famille décide et prend des décisions à sa place, et sans même la tenir au courant.. Pas de visite, hormis son frère, 1seule fois, comment ne pas se sentir niée et abandonnée ?
    Comment trouver l’énergie (oublions le mot désir), pour se projeter, au delà de l’instant même?…

  4. Saida Elmazouni

    Que dire de plus ,c,est sûr et certain que La Grande Artiste Camille Claudel a manqué d,amour d,écoute d,affection de la part des siens et pour moi c,est horrible d,abondoner son enfant de la sorte (dommage )

  5. Amel El Materi

    Comment une mère peut être aussi dure avec sa fille sa chaire et son sang .Quelle tristesse! en lisant sa lettre j’ai eu une crampe à l’estomac .J’avais envie de la prendre dans mes bras et de la protéger comme je fais avec mes quatre filles et 7 petits enfants

  6. Jp Albatros

    Belle, talentueuse, rebelle certes, comment auraient-ils pu la comprendre et prendre la main qu’elle tendait, englués qu’ils étaient dans leur arrivisme et leur rigidité bourgeoise !

  7. Mmehelenegregoire@gmail.com

    Camille Claudel fut un génie de la sculpture, dérangeante pour Rodin. Sa vie privée n’était pas non plus pour convenir à sa famille très cul-béni. De surcroît son talent lui permit de gagner sa vie. Camille avait tout faux en cette fin de XIX ème .
    Si de nos jours tous ceux qui ressentent un mal-vivre et consomment des anti-dépresseurs se retrouvaient internés et spoliés par leur famille ……
    Lire « Correspondance – Camille Claudel  » , Anne Rivière et Bruno Gaudichon

  8. Monique Cosentino

    honneur a cette grande artiste de talents,triste vie ,triste fin,et toute cette indifférence de la part de ses proches, de tant de souffrance ,Rodin a eu peur, qu’elle lui fasse de l’ombre de ce talent très fort de Camille,la vanité,la manipulation de ce mettre en avant de la part de Rodin,

  9. kzaidane@yahoo.fr

    Mon Dieu c’est horrible ! j’ai honte de continuer à vivre ! une si belle femme au destin aussi tragique …Une femme qui plus est artiste de génie…Je n’ai pas vu le film , mais rien qu’à lire ces lettres, ça en dit long sur cette descente aux enfers!

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