Lettre de Camille Pissarro à son fils Lucien

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Tout est bon à dessiner, tout.

D’origine danoise, Camille Pissarro (10 juillet 1830-13 novembre 1903), artiste peintre, fut considéré comme l’un des « Pères de l’Impressionnisme ». Placé sur l’échiquier politique du côté des anarchistes, il fréquenta les peintres dits de la Nouvelle-Athènes, groupe artistique appartenant au mouvement libertaire. Malgré tout, le domaine de l’art semble être selon lui rattaché à certaines règles insufflées par les prédécesseurs, règles sur lesquelles celui qui se veut peintre doit s’inspirer. Pour employer les termes de l’artiste : « Nous ne demandons pas mieux que d’être classiques, mais en le trouvant par notre propre sensation. » Dans cette lettre qu’il adresse à son fils Lucien, lui-même artiste, Camille Pissarro offre ce qui semble être pour lui être une véritable ligne de conduite pour entendre l’art comme véritable.

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25 juilllet 1883

Mon cher Lucien,

[J’espère que lorsque tu recevras ma lettre tu auras reçu le chèque de Durand. Inutile de lui écrire, cela n’avancera en rien les choses, il se trouve embarrassé, tu auras beau faire, cela n’avancerait à rien. Tu penses bien que, longtemps avant la fin du mois, il m’avait formellement promis de ne pas manquer ; je lui ai écrit lettre sur lettre, cela a traîné jusqu’à la fin du moi, je suis absolument dans le même cas ; Monet et les autres de même. Je cherche à me retourner, sans cependant abandonner Durand, qui ne demanderait pas mieux de continuer, malheureusement il n’est pas né marchand. Voilà pourquoi j’ai pensé que l’idée de la tapisserie pourrait à un moment donné nous être d’un grand secours ; cette branche de l’art industriel paraît-il se meurt, faute d’artistes qui la relèvent par un goût spécial et nouveau. J’attends ici l’ami de Gaugin, M. Cello qui s’occupe spécialement de cela ; à un moment donné tu pourrais t’en servir, plus tard, tu pourrais tenter autre chose.]

Prépare-toi au dessin, ce que tu me dis de tes occupations à Régent Park est très bien, seulement il faut te mettre en tête que des petits bouts de croquis ne suffisent pas ; il faut en faire, bien certainement, pour s’habituer à voir vite et donner le caractère d’ensemble, mais il faut se renforcer en faisant sérieusement les choses, plus grandes, et très serrées de contour, comme tu avais commencé ici. Tout est bon à dessiner, tout. Quand on sait voir le caractère général d’un arbre, on boit la figure ; il ne faut pas être spécialiste, c’est la mort de l’art et par contre de tout ce que l’on ferait pour l’industrie. Encore une fois, tu ne perdrais pas ton temps en dessinant consciencieusement du paysage ; l’atelier de peinture n’est bon que lorsque l’on est assez ferré pour ne pas se laisser influencer. Je connais très bien Legros, j’ai déjeuné chez lui quand j’étais à Londres en compagnie de Monet ; il me connaît, si toutefois il ne m’a pas oublié. Je pourrais te donner un mot, mais je crains son influence, il faudrait suivre l’idée de Degas à la lettre, avec une volonté de fer ; il en faut plus que l’on ne croit, d’autant plus il faut se garder de Legros, (qui) a perdu beaucoup de vue ce qu’il faisait dans le temps ici, d’après ce que l’on m’en a dit. Combien demande-t-il ? Écris-moi cela. Tu m’avais dit qu’il y avait un vieux bonhomme qui tenait une académie et qui ne s’en occupait pas beaucoup. Ce serait bien l’affaire, car encore une fois, je crains que Legros n’ait une méthode préconçue. L’aquarelle n’est pas plus difficile qu’autre chose ; surtout, garde-toi de te laisser aller à ces jolis aquarellistes anglais très habiles, mais hélas tes faibles, parfois trop vrais ; regarde les bouts de croquis teintés de Turner ; du reste cela ne s’apprend pas, on le fait quand on sait bien dessiner ; l’huile est autrement plus difficile, quand on en fait, on fait ce que l’on veut. Rappelle-toi les aquarelle de Delacrois, Jonkind, qui encore ? Degas, Manet. Quant aux autres, c’est du métier, excepté peut-être quelques-uns qui ajoutent du talent au métier. Si tu en trouves l’occasion, regarde les Persans, les Chinois, les Japonais, forme-toi le goût aux hommes vraiment forts, c’est toujours à la source qu’il faut aller : en peinture les Primitifs, en sculpture les Egyptiens, en miniature les Persans, etc. [Ce que tu me dis de Rodolphe Isaacson, ce pauvre garçon qui se cherche, qui ne se connaît pas, et cependant bien intelligent, me rend bien triste ; il ne lui manquait que la volonté. Rappelle-toi que ce c’est là tout le levier, il en faut beaucoup.

La volonté de se lever de bonne heure le matin, de courir à son travail, de s’y abstraire, d’y créer tout un monde, que soi seul comprend, ce n’est pas encore assez, la volonté encore plus grande de créer l’oeuvre que les autres doivent comprendre. Notre Rodolphe est un philosophe qui n’a aucune ambition, peut-être pas si fou que cela. La religion, j’espère, ne l’aura pas lancé dans ce vide, cela peut arriver, dans ces pays insensés de protestantisme.]

Je te prie de lire la défense de Louise Michel. C’est très remarquable. Cette femme est extraordinaire. Elle tue le ridicule à force de sentiment et d’humanité.

[Écris-moi si tu as reçu de l’argent. J’irai à Paris aussitôt pour déménager la rue des Trois-Frères ; je ne sais comment je ferai à l’avenir pour manigancer mes petites affaires, nous verrons.

Nous t’embrassons tous, Georges chante avec Truffaut ainsi que Titi. Truffaut vient tous les dimanches, il m’a dit plusieurs fois que ta lettre était sur son bureau, prêt à te répondre, mais qu’il n’en trouvait pas le temps. Titi marche pas mal, il a de la facilité.

Tout à toi,

C. Pissarro.

Cette lettre serait partie hier mais j’attends que ta mère t’écrive, elle a toujours tant à faire qu’elle ne trouve pas le temps.

C. Pissarro.

pissarro

( Correspondance de Camille Pissaro, 1, 1865-1885, Janine Bailly-Herzberg, Puf, p. 223-225 ) - (Source image : Camille Pissarro, Unknown artist, [1900], Camille Pissarro, Publ. Art Gallery of New South Wales (2006) © Wikimedia Commons)
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