Lettre de Camille Pissarro à son fils Lucien

3

min

[Cézanne] a subi mon influence à Pontoise et moi la sienne.

Camille Pissarro (10 juillet 1830 – 13 novembre 1903) est l’un des pères de l’impressionnisme. À Paris, avec son élève Cézanne, devenu son ami, il partagea entre 1865 et 1885 vingt ans de travail pictural. Leur travail commun leur sera particulièrement fécond : Cézanne s’appropriera la manière impressionniste de peindre tandis que Pissarro en sortira conforté dans sa volonté de réaliser des compositions picturales autonomes. Intermède épistolaire d’une amitié artistique historique.

A-A+

22 novembre 1895

Mon cher Lucien,

Je suis encore ici jusqu’à dimanche matin.

J’ai reçu hier soir ta lettre et ta feuille d’essai qui est en effet absolument superbe, ce sera certainement d’un caractère artistique de premier ordre… Le prospectus de Shannon me semble promettre un numéro qui fera sensation, j’y vois cependant des œuvres de Conder pour lequel tu sembles avoir une certaine répulsion, le Vale le tient donc en estime ? Je suis très reconnaissant au Vale de si bien soigner mes lithographies et mes eaux-fortes, je suis en train de faire quelques lithographies que je vous enverrai bientôt. Je suis sûr que votre petite boutique sera très importante et fera sensation, ce sera la cohésion du groupement intelligent et artistique de Londres.

Je t’ai envoyé deux cents francs dernièrement, je ne savais pas que tu devais un demi-mois, je ne m’en rendais pas compte, je t’envoie ci-inclus cent francs, mais dis-moi donc à quelle époque commence ton mois, j’ai complètement perdu le nord depuis la crise financière de cet été. Je suis toujours en affaire avec Durand qui hésite, pourvu qu’il n’aille pas m’abandonner, hier il m’a entretenu longuement en me disant qu’il ne demandait pas mieux que d’acheter tout ce que je faisais, mais qu’il n’en vendait pas, qu’il avait pour quatre millions de francs de tableaux, qui occasionnaient des intérêts formidables… (bref il m’a dit qu’il fallait qu’il se concerte avec son fils… je crains que cela ne finisse avec un refus ou un étranglement !!… le fait est qu’il n’y a que lui qui m’achète… j’ai promis à Bing d’exposer quelques toiles chez eux, ce sera là comme en Belgique et ailleurs ! décidément personne ne veut de mes œuvres). Il a paru un article de Mauclair que je t’envoie, tu verras combien il est mal renseigné, comme beaucoup de ces critiques qui n’y comprennent rien. Ils ne se doutent pas que Cézanne a subi des influences comme nous tous et que cela en somme ne retire rien de ses qualités ; ils ne savent pas que Cézanne a subi d’abord l’influence de Delacroix, Courbet, Manet et même Legros comme nous tous ; il a subi mon influence à Pontoise et moi la sienne.

Tu te rappelles les sorties de Béliard et Zola à ce propos ; ils croyaient qu’on inventait la peinture de toute pièce et que l’on était original quand on ne ressemblait à personne. Ce qu’il y a de curieux c’est que dans cette exposition de Cézanne chez Vollard on voit la parenté qu’il y a dans certains paysages d’Auvers, Pontoise et les miens. Parbleu, nous étions toujours ensemble ! mais ce qu’il y a de certain, chacun gardait la seule chose qui compte, « sa sensation »… ce serait facile à démontrer… (sont-ils assez niais !…)

Je reçois une lettre de Georges qui m’annonce qu’il va déménager à Richmond chez un peintre et Alice cherche quelque chose à Londres pour Félix… cela m’inquiète, que pourra faire Félix dans Londres, tout seul ; je crains qu’il ne fasse plus rien ! ce serait grand dommage… Je lui ai envoyé hier cent francs, prix de sa toile vendue chez Camentron… Martin a dû la vendre deux cents francs… très facilement ! Je n’en dis rien, mais j’aviserai que ce soit mieux payé. Martin m’a dit de les engager à faire des effets de neige, beaux motifs, qu’il en avait la vente dans ces prix là… Si Georges veut choisir des motifs moins fermés que les jardins de Kew, il pourra vendre ; c’est curieux que leur pseudonyme a permis de les juger favorablement, seulement Georges effarouche un peu !… Je n’ai pas encore l’adresse de Georges.

Destrée m’a dit qu’il avait reçu en cadeau une « Reine des poissons », en vert, il a l’air de beaucoup s’intéresser à tes productions artistiques. Je lui montrerai le prospectus de Shannon.

A bientôt, je vous embrasse tous les trois et suis heureux d’apprendre que Kiddy va mieux. Nous sommes tous très bien.

Ton père affectionné.

C. Pissarro

( Correspondance de Camille Pissarro, Volume 4; Valhermeil ) - (Source image : https://upload.wikimedia.org/wikipedia/en/e/ef/Pissarro-portrait.jpg )
Pour recevoir plus de lettres, cliquez ici.

les articles similaires :