Lettre de Casanova à son Majordome

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Tout cela fut appuyé sur la maladie qu'on nomme paresse.

À la fin de son existence tumultueuse, recueilli par le comte de Waldstein, en Bohême, Casanova (2 avril 1725 – 4 juin 1798) devient son bibliothécaire attitré. L’aventurier italien consacre les treize dernières années de sa vie à écrire, notamment ses fameux et licencieux Mémoires. Là-bas, le Vénitien se fait un ennemi juré en la personne du majordome Faulkircher, dont il obtient la démission et le départ. Le grand séducteur écrit à son ennemi intime des ironiques Lettres écrites par son meilleur ami, pleines d’insulte et de rage, qu’il ne lui envoie jamais.

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1792-1793

Quoique nous n’ayons jamais pu raisonner ensemble, puisque vous ne jargonnez qu’un mauvais allemand, nous aurions cependant pu paraître d’accord, monsieur Faulkircher, si vous aviez été poli par l’éducation que procure la culture des lettres ou la bonne compagnie, dans laquelle l’homme apprend la morale et les lois de l’honneur ; mais vous n’avez pas eu ce bonheur. Ayant été obligé de vous faire soldat à l’âge où j’apprenais à lire, vous n’avez pas trouvé la quintessence du sentiment dans le corps de garde et dans la vie de caserne.
Vous n’avez donc pu ni vous dégrossir par l’acquisition des sciences qui étendent la sphère de l’intelligence, ni vous polir par la fréquentation des gens instruits, ni anoblir votre esprit par des lectures instructives, ni vous former aux lois de l’honneur et de la morale des convenances sociales, comme je l’ai fait, moi, quoique pauvre et d’une humble naissance. Sur cela je vous plains autant que je me félicite, en remerciant le sort et la fortune de m’avoir procuré ces précieux avantages qui me mettent si haut au-dessus de vous. D’ailleurs, fidèle à vos devoirs militaires, vous avez si bien su mettre vos talents en évidence, qu’en moins de cinquante ans vous êtes parvenu au grade respectable de sous-lieutenant.

Ayant atteint ce noble rang, content de vous reposer sur vos lauriers, vous eûtes la vertu de borner votre ambition en demandant votre congé et la pension, ce que vous obtîntes. Tout cela fut appuyé sur la maladie qu’on nomme paresse, maladie qui permet d’esquiver le service toutes les fois qu’il semble gênant.
Le certificat que vous avez fourni aurait dû nommer l’infirmité par son nom, mais le conseil de guerre n’entend point raillerie, et, s’il avait connu la vérité, vous auriez été frustré de la pension de deux cents florins et de l’honneur de porter l’uniforme, qui vous met de pair avec tous les adeptes de Mars qui ne vivent pas au service d’un grand seigneur particulier, en qualité de maître d’hôtel. Il est vrai que vous distribuez généreusement le vin de la cave de votre maître, que vous tenez ouverte, non seulement aux officiers établis à Dux, mais encore à tous ceux qui y viennent par office ou par plaisir.
Soyez bien sûr cependant que ces officiers savent que vous n’ignorez pas que le métier que vous faites est un métier défendu ; mais ils prétendent que ce n’est pas à eux à vous le reprocher. Ils désirent même que cela reste ignoré ; car, si votre licence parvenait aux oreilles de Jupiter ou de son conseil, on vous enverrait promener sans uniforme et vous perdriez votre pension de deux cents florins. Il est vrai que M. le comte de Waldstein vous dédommagerait par une pension de quatre cents, mais on ne vous appellerait plus M. le lieutenant ; or ce titre vous chatouille l’amour-propre, quoique vous ne soyez point officier comme les autres.

Je suis, etc.

lettresmajordomecasanova

( Casanova, Lettres à un majordome, Le Seuil, coll. « L'école des lettres », 1994 ) - (Source image : Anton Raphael Mengs, Giacomo Casanova, 1760, Historia n°763 - Juillet 2010, page 25, © Wikimedia Commons)
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