Lettre de Charles Baudelaire à Alfred de Vigny

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Mais vous m'avez donné la soif de votre sympathie.

Charles Baudelaire (9 avril 1821 – 31 août 1867), « dante d’une époque déchue » selon les termes de Barbey d’Aurevilly, occupe une place prestigieuse parmi les poètes français, signant un chef-d’œuvre qu’il aura bâtie une vie durant et qui n’aura de cesse d’inspirer les générations futures : Les Fleurs du mal. Dans cette lettre à son ami Vigny, il prodigue des conseils précieux pour trouver des bières de fermentation haute dans Paris.

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30 janvier 1862

Paris, 30 janvier 1862.

Monsieur,

Voici le terrible article Sainte-Beuve, le manifeste.

Voici en outre deux sixains d’excellentes ballades de Th. de Banville, qui certainement vous intéresseront.

Je puis bien, sans honte, mettre des sonnets dans Le Boulevard, puisqu’un poète tel que Banville veut bien m’y tenir compagnie.

Tous les effroyables compliments dont vous avez bien voulu accabler mes vers me donnent à craindre pour mes élucubrations en prose. Mais vous m’avez donné la soif de votre sympathie.

On s’oublie si bien à côté de vous, Monsieur, que j’ai négligé hier de vous parler de la bonne ale et de la mauvaise ale. Puisque vous voulez essayer de ce régime, défiez-vous comme de la peste (ce n’est point exagérer ; j’en ai été malade) de toute bouteille portant l’étiquette Harris. C’est un affreux empoisonneur.

Bien qu’Allsopp et Bass soient de bons fabricants (Bass surtout), il faut se défier de même de leurs étiquettes, parce qu’il doit exister des contrefacteurs. Le plus raisonnable est de vous adresser à l’un des deux endroits honnêtes que je vais vous indiquer et de prendre leur ale de confiance.

Rue de Rivoli, presque auprès de la place de la Concorde, un nommé Gough, qui tient un bureau de locations d’appartements, et vend en même temps des vins espagnols et des bières avec des liqueurs anglaises.

Puis, à deux pas de chez moi, sans doute au 26, rue d’Amsterdam, à la taverne Saint Austin. Il ne faut pas la confondre avec une autre taverne qui la précède et qui est tenue par des Allemands. Bière et porter y sont excellents et à bon marché.

Je crois que Gough vend aussi de très vieille ale, outre ses ales ordinaires. Mais elle est d’une force extrême.

Vous ne trouverez pas mauvais, n’est-ce pas ? que je m’ingère dans ces petits détails qui intéressent votre hygiène et que je vous fasse part de mon expérience parisienne.

Votre bien dévoué et bien reconnaissant.

CHARLES BAUDELAIRE

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( Baudelaire, Correspondance, Folio Classique, 2000 ) - (Source image : Charles Baudelaire, 1862, carbon print, Etienne Carjat / Photographie d'Alfred de Vigny par Felix Nadar © domaine public)
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