Lettre de Charles Baudelaire à Charles Asselineau

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Puisque les rêves vous amusent, en voilà un qui, j'en suis sûr, ne vous déplaira pas.

Charles Baudelaire (9 avril 1821 – 31 août 1867), « dante d’une époque déchue » selon les termes de Barbey d’Aurevilly, occupe une place prestigieuse parmi les poètes français, signant un chef-d’œuvre qu’il aura bâtie une vie durant et qui n’aura de cesse d’inspirer les générations futures : Les Fleurs du mal. Mais avant de publier son œuvre maîtresse, il fait paraître une traduction des Histoires Extraordinaires d’Edgar Allan Poe, un recueil de nouvelles inquiétantes et mystérieuses. La veille de la publication de cet ouvrage, Baudelaire fait un rêve si intense qu’en se réveillant à 5h du matin, il sent le besoin d’écrire une lettre pour en informer son ami Charles Asselineau : une plongée dans les méandres de l’inconscient du poète…

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13 mars 1856

Mon cher ami, puisque les rêves vous amusent, en voilà un qui, j’en suis sûr, ne vous déplaira pas. Il est 5 heures du matin, il est donc tout chaud. Remarquez que ce n’est qu’un des mille échantillons dont je suis assiégé, et je n’ai pas besoin de vous dire que leur singularité complète, leur caractère général qui est d’être absolument étrangers à mes occupations ou à mes aventures personnelles me poussent toujours à croire qu’ils sont un langage quasi hiéroglyphique dont je n’ai pas la clef.

Il était (dans mon rêve) 2 ou 3 heures du matin, et je me promenais seul dans les rues. Je rencontre Castille, qui avait, je crois, plusieurs courses à faire, et je lui dis que je l’accompagnerai, et que je profiterai de la voiture pour faire une course personnelle. Nous prenons donc une voiture. Je considérais un devoir d’offrir à la maîtresse d’une grande maison de prostitution un livre de moi qui venait de paraître. En regardant mon livre que je tenais à la main, il se trouva que c’était un livre obscène, ce qui m’expliqua la nécessité d’offrir cet ouvrage à cette femme. De plus, dans mon esprit, cette nécessité était au fond un prétexte, une occasion de baiser en passant une des filles de la maison, ce qui implique que, sans la nécessité d’offrir le livre, je n’aurais pas osé aller dans une pareille maison. Je ne dis rien de tout cela à Castille, je fais arrêter la voiture à la porte de cette maison, et je laisse Castille dans la voiture, me promettant de ne pas le faire attendre longtemps. Aussitôt après avoir sonné et être entré, je m’aperçois que ma pine pend par la fente de mon pantalon déboutonné, et je juge qu’il est indécent de me présenter ainsi même dans un pareil endroit. De plus, en me sentant les pieds très mouillés, je m’aperçois que j’ai les pieds nus, et que je les ai posés dans une mare humide au bas de l’escalier. Bah ! — me dis-je, — je les laverai avant de baiser, et avant de sortir de la maison. — Je monte. — À partir de ce moment, il n’est plus question du livre. —

Je me trouve dans de vastes galeries, communiquant ensemble, — mal éclairées, — d’un caractère triste et fané, — comme les vieux cafés, les anciens cabinets de lecture, ou les vilaines maisons de jeu. Les filles, éparpillées à travers ces vastes galeries, causent avec des hommes, parmi lesquels je vois des collégiens. — Je me sens très triste et très intimidé ; je crains qu’on ne voie mes pieds. Je les regarde, je m’aperçois qu’il y en a un qui porte un soulier. — Quelque temps après, je m’aperçois qu’ils sont chaussés tous les deux.

Ce qui me frappe, c’est que les murs de ces vastes galeries sont ornés de dessins de toute sorte, — dans des cadres. — Tous ne sont pas obscènes. — Il y a même des dessins d’architecture et des figures égyptiennes. Comme je me sens de plus en plus intimidé, et que [je] n’ose pas aborder une fille, je m’amuse à examiner minutieusement tous les dessins.

Dans une partie reculée d’une de ces galeries, je trouve une série très singulière. Dans une foule de petits cadres, je vois des dessins, des miniatures, des épreuves photographiques. Cela représente des oiseaux coloriés avec des plumages très brillants, dont l’œil est vivant. Quelquefois, il n’y a que des moitiés d’oiseaux. — Cela représente quelquefois des images d’être bizarres, monstrueux, presque amorphes, comme des aérolithes. Dans un coin de chaque dessin, il y a une note. — La fille une telle, âgée de …, a donné le jour à ce fœtus en telle année ; — et d’autres notes de ce genre.

La réflexion me vient que ce genre de dessins est bien peu fait pour donner des idées d’amour.

Une autre réflexion est celle-ci : Il n’y a vraiment dans le monde qu’un seul journal, et c’est Le Siècle, qui puisse être assez bête pour ouvrir une maison de prostitution, et pour y mettre en même temps une espèce de musée médical. — En effet, me dis-je soudainement, c’est Le Siècle qui a fait les fonds de cette spéculation de bordel, et le musée médical s’explique par sa manie de progrès, de science, de diffusion des lumières. Alors je réfléchis que la bêtise et la sottise modernes ont leur utilité mystérieuse, et que souvent ce qui a été fait pour le mal, par une mécanique spirituelle, tourne pour le bien.

J’admire en moi-même la justesse de mon esprit philosophique.

Mais parmi tous ces êtres, il y en a un qui a vécu. C’est un monstre né dans la maison, et qui se tient éternellement sur un piédestal. Quoique vivant, il fait donc partie du musée. Il n’est pas laid. Sa figure est même jolie, très basanée, d’une couleur orientale. Il y a en lui beaucoup de rose et de vert. Il se tient accroupi, mais dans une position bizarre et contournée. Il y a de plus quelque chose de noirâtre qui tourne plusieurs fois autour de lui et autour de ses membres, comme un gros serpent. Je lui demande ce que c’est, il me dit que c’est un appendice monstrueux qui lui part de la tête, quelque chose d’élastique comme du caoutchouc, et si long, si long, que s’il le roulait sur sa tête comme une queue de cheveux, cela serait beaucoup trop lourd et absolument impossible à porter, — que dès lors il est obligé de le rouler autour de ses membres, ce qui d’ailleurs fait le plus bel effet. Je cause longuement avec le monstre. Il me fait part de ses ennuis et de ses chagrins. Voilà plusieurs années qu’il est obligé de se tenir dans cette salle, sur ce piédestal, pour la curiosité du public. Mais son principal ennui, c’est à l’heure du souper. Étant un être vivant, il est obligé de souper avec des filles de l’établissement, — de marcher en chancelant avec son appendice de caoutchouc jusqu’à la salle du souper, —où il lui faut le garder roulé autour de lui, ou le placer comme un paquet de cordes sur une chaise, car s’il le laissait traîner par terre, cela lui renverserait la tête en arrière. De plus, il est obligé, lui, petit et ramassé, de manger à côté d’une fille grande et bien faite. — Il me donne du reste toutes ces explications sans amertume. — Je n’ose pas le toucher, — mais je m’intéresse à lui.

En ce moment, — (ceci n’est plus du rêve) ma femme fait du bruit avec un meuble dans sa chambre, ce qui me réveille. Je me réveille fatigué, brisé, moulu, par le dos, les jambes et les hanches. — Je présume que je dormais dans la position contournée du monstre. — J’ignore si tout cela vous paraîtra aussi drôle qu’à moi. Le bon Minot serait fort empêché, je présume, d’y trouver une adaptation morale.

Tout à vous.

CH. BAUDELAIRE

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( Charles Baudelaire, Correspondance, Gallimard, Folio Classique, 1973, 1993 et 2000, p. 121-125 ) - (Source image : Nadar, Portrait de Charles Baudelaire, Sotheby's, © Wikimedia Commons / Autoportrait de Baudelaire, XIXème siècle, Hatier, © Wikimedia Commons / Charles Asselineau, dessin à la plume fait par Baudelaire en 1850, © Wikimedia Commons)
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