Lettre de Charles Bukowski à John William Corrington

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Depuis ils me disent qu’un autre verre me tuera.

Marginal et bohème, Charles Bukowski a toujours cultivé sa personnalité sulfureuse, et ce dès ses plus jeunes années : vivant d’hôtels miséreux et de virées nocturnes dans les bars de son quartier, il n’écrit que pour raconter cette errance pleine de femmes et d’alcool. A 32 ans, il est engagé à la Poste, en attendant de vivre de sa plume. Mais il n’y restera que trois ans, et accède à une certaine notoriété dès la parution de son Journal d’un vieux dégueulasse, en 1969.

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17 janvier 1961

Bonjour, M. Corrington !

Eh bien, ça remonte le moral de recevoir de temps en temps des lettres telles que les tiennes. Ca fait deux. Un jeune de San Francisco m’a écrit qu’un jour ils écriraient des livres, en espérant que ça pourrait m’aider. Eh bien, je n’ai pas besoin d’aide, ni de prix, et je n’essaie pas non plus de jouer les durs ! Mais il y avait un jeu auquel je jouais avec moi-même, un jeu que j’avais appelé Île déserte et pendant que je glandais en prison ou dans une classe ou que je courais après les dix dollars que j’avais foutus par le fenêtre en étant allé jouer aux courses, je m’étais demandé : Bukowski, si tu étais seul sur une île déserte, où personne ne pourrait jamais te retrouver, excepté les oiseaux et les vers, est-ce que tu prendrais un bâton et tracerais des lettres sur le sable ? J’ai dû répondre : non. Et pendant un moment, ça a résolu pas mal de problèmes, ça m’a permis d’avancer et de faire tout un tas de choses que je ne voulais pas faire, et cela m’a tenu éloigné de la machine à écrire et m’a finalement envoyé aux services de bienfaisance de l’hôpital du comté parce que je pissais le sang des oreilles de la bouche et du cul. Ils ont attendu que je meure mais il ne s’est rien passé. Quand je suis sorti, je me suis à nouveau demandé : Bukowski, si tu étais sur un pile déserte, etc. ; et tu sais quoi, je suppose que c’était parce que je n’avais plus de sang dans le cerveau ou quelque chose comme ça, mais j’ai répondu OUI, oui ! Je le ferais ! Je prendrais un bâton et je tracerais un S.O.S. sur le sable. Alors je peux te dire que beaucoup de choses ont été résolues grâce à ça parce que ça m’a permis d’aller de l’avant et de faire des trucs, tous les trucs que je n’avais pas envie de faire, et cela m’a permis d’écrire aussi ; et depuis ils me disent qu’un autre verre me tuera. Je me limite aujourd’hui à environ 7 litres de bière par jour.

Mais l’écriture, bien entendu, comme le mariage, les chutes de neige ou les pneus de voiture, ne dure pas toujours. Tu peux aller te coucher un mercredi soir dans ta peau d’écrivain, et tu te réveilles le jeudi matin radicalement transformé en n’importe quoi d’autre. Ou encore tu peux aller te coucher un mercredi soir en tant que plombier et te réveiller le jeudi matin transformé en écrivain. Il n’y a pas de meilleurs écrivains que les plombiers.

La plupart d’entre eux meurent, bien sûr, parce qu’ils font d’énormes efforts pour y arriver ; ou, d’un autre côté, ils deviennent célèbres et tout ce qu’ils écrivent est publié sans qu’ils aient pour cela besoin de travailler dur. La mort est à chaque coin de rue. Et bien que tu dises aimer mes trucs, je veux que tu saches que si ça tourne mal pour moi, ça n’était pas parce que j’ai trop d’efforts ou trop peu, mais parce que je n’ai plus eu assez de bière ou de sang. […]

Pour ce que ça vaut, je peux me permettre d’attendre : j’ai mon sable et mon bâton.

( Charles Bukowski, Correspondance 1958 - 1994, Ed. Grasset, 2005 )
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