Lettre de Charlotte Brontë à sa sœur Emily

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J'ai été séduite par l'idée de me convertir au catholicisme et d'aller me confesser pour voir ce que ça faisait.

La fratrie Brontë grandit au début du XIXe siècle dans le presbytère d’Haworth, un petit village isolé du West Yorkshire, en Angleterre. Pour une raison mal expliquée, les quatre enfants — les sœurs Charlotte, Emily et Anne, et leur frère Branwell — s’avèrent tous des écrivains remarquables, capables de créer des histoires d’une finesse psychologique mondialement célébrée. Dans la lettre suivante, l’auteur de Jane Eyre (Charlotte) raconte un événement de sa vie spirituelle à celle qui a créé Les Hauts de Hurlevent (Emily, décédée le 19 décembre 1848). La légèreté de la faute peut faire sourire le lecteur moderne. Mais le père des Brontë était pasteur, et on ne plaisante pas avec la religion à l’époque de la reine Victoria !

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2 septembre 1843

Chère E.,

Une nouvelle occasion de t’écrire se présente, je dois la saisir en gribouillant quelques lignes. Plus de la moitié des vacances se sont déjà écoulées, plutôt mieux que je ne l’aurais espéré. Le temps a été incroyablement clément durant la dernière quinzaine. Il n’a pas fait aussi chaud et humide que l’année dernière à la même époque. De ce fait, j’ai beaucoup traîné et essayé d’acquérir une plus grande familiarité avec les rues de Bruxelles. Cette semaine, vu qu’il n’y a pas d’autre professeur que Mademoiselle Blanche qui vient de rentrer de Paris, je suis toujours seule, sauf aux repas ; en effet, Mademoiselle Blanche est d’un caractère si faux et détestable que je n’arrive pas à me forcer à rester avec elle. Elle se rend compte de mon profond mépris, et maintenant elle ne me parle plus ; c’est un vrai soulagement.

Toutefois, je tomberais fatalement dans le gouffre des esprits faibles si je restais toujours seule, sans personne à qui parler, alors je sors, je traverse les boulevards et les rues de Bruxelles, parfois pendant plusieurs heures.
Hier, j’ai fait un pèlerinage au cimetière, et au-delà, sur une colline où il n’y avait rien d’autre que des champs à perte de vue. Quand je suis revenue, c’était déjà le soir. Mais j’étais si réticente à l’idée de rentrer à la maison, dans laquelle il n’y avait rien à quoi je fus attachée, que j’ai continué à me faufiler dans le quartier de la rue d’Isabelle pour l’éviter. Je me suis retrouvée en face de Sainte-Gudule, et la cloche que tu connais a commencé à sonner pour la messe du soir.

Je suis entrée dans l’église, seule (ce qui ne me ressemble pas beaucoup, dois-tu penser), et je me suis promenée entre les allées. Des vieilles femmes étaient en train de réciter leurs prières, en attendant les vêpres. Je suis restée jusqu’à ce qu’elles aient fini. Mais après, je n’ai pas pu quitter l’église ou me forcer à rentrer à la maison — je veux dire, à l’école. Une drôle d’idée m’est venue à l’esprit.
Dans une partie de la cathédrale un peu à l’écart, il y avait six ou sept personnes encore agenouillées près des confessionnaux. Dans deux d’entre eux, j’ai vu un prêtre. J’avais l’impression de n’être pas tout à fait concernée par ce que je faisais, ce qui n’était pas faux, et que cela servait à rendre ma vie plus variée, à produire un moment intéressant. J’ai été séduite par l’idée de me convertir au catholicisme et d’aller me confesser pour de vrai, pour voir ce que ça faisait.

Puisque tu me connais bien, tu vas trouver ceci étrange, mais quand les gens sont tout seuls, ils ont des lubies bizarres. Un pénitent était occupé à se confesser. Les catholiques ne se mettent pas sur la sorte de banc ou de loge que le prêtre occupe, mais ils s’assoient sur les marches et se confessent à travers une grille. Le confesseur et le pénitent chuchotent tous les deux, ils sont à peine audibles. Après avoir observé deux ou trois pénitents s’installer et repartir, je me suis enfin approchée et me suis agenouillée dans une niche vide. J’ai dû rester dix minutes à attendre à genoux, car il y avait une autre personne qui se confessait de l’autre côté et que je ne pouvais pas voir.
Enfin, il est parti, et la petite porte en bois qui fermait la grille s’est ouverte. J’ai vu le prêtre tendre l’oreille vers moi. J’ai été obligée de me lancer, même si je ne connaissais pas un seul mot des formules par lesquelles les catholiques commencent toujours leurs confessions. C’était une position assez cocasse. Je ressentais la même chose que quand je me trouvais près de la Tamise à minuit.

J’ai commencé par dire que j’étais étrangère et que j’avais été élevée dans le protestantisme. Alors le prêtre m’a demandé si j’étais protestante. Je n’ai pas pu mentir et j’ai dit « oui ». Il m’a répondu que dans ce cas, je ne pourrais pas « jouir du bonheur de la confesse » [en français dans le texte], mais  j’étais vraiment déterminée à me confesser. Il a fini par accepter en disant que ça pourrait être mon premier pas sur le chemin du retour à la vraie Église. Je me suis donc confessée — c’était une vraie confession. Quand j’ai fini, il m’a donné son adresse, et m’a dit que tous les matins où je passerais par la rue du Parc — devant chez lui — il me raisonnerait et tenterait de me convaincre de l’erreur et de l’énormité que constitue le fait d’être protestant !!!
J’ai promis très sincèrement d’y aller. Mais bien entendu, l’aventure s’arrête ici, et j’espère bien ne jamais revoir ce prêtre.

Je crois que tu ferais mieux de ne pas en parler à Papa. Il ne comprendra pas que ce n’était qu’un acte isolé, et il pensera peut-être que je vais vraiment devenir catholique.
J’espère que Papa et toi vous portez bien, ainsi que Tabby, et les Holy, et j’espère que vous allez me répondre immédiatement !

Bien à vous,

C.B.

 

bronteselectedletters
( Charlotte Brontë, Selected Letters, Oxford Word's Classics, 2007 / Traduction DesLettres © ) - (Source image : Charlotte Brontë 1873, Painted by Evert A. Duyckinick, based on a drawing by George Richmond / Emiy Brontë, The Profile Portrait, peint par son frère Branwell / Public domain)
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