Lettre de Claude Monet au Dr Charles Coutela

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« La vie est pour moi une torture. »

Claude Monet (14 novembre 1840 – 5 décembre 1926), l’une des figures de proue du mouvement impressionniste, finit sa vie dans sa demeure de Giverny, un cadre idyllique, aux jardins inspirants amplement représentés dans son œuvre picturale. Il rencontre un franc-succès de son vivant, mais les dernières années de sa vie sont assombries par des drames successifs et la perte progressive de la vue. Quoi de pire pour un peintre ? En 1923, une opération de la cataracte lui guérit partiellement la vue et il parvient alors à achever, dans un sursaut d’énergie, son dernier chef-d’oeuvre colossal, sa fresque aux Nymphéas pour le musée de l’Orangerie. Il décèdera deux ans plus tard, à l’âge de 86 ans. Dans cette lettre adressée à son chirurgien, Monet revient sur la souffrance profonde que lui cause l’éloignement de l’art alors que sa vision guérit très lentement.

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9 avril 1924

Si vous n’avez pas encore les nouvelles promises, c’est volontairement, ne voulant pas vous dire tout mon découragement. Depuis des mois, je travaille avec acharnement, sans arriver à rien de bon. Je détruis tout ce qui est passable. Est-ce l’âge ? Est-ce la vision défectueuse ? L’un et l’autre certainement, mais surtout la vision. Vous m’avez rendu la vue du noir et du blanc, soit lire et écrire, et cela je ne saurais vous en être assez reconnaissant, mais la vision du peintre, que je sois Bernique, elle est bien perdue, comme j’en étais certain, et vous n’y êtes pour rien.

Je vous dis cela confidentiellement. Je le cache autant que possible, mais je suis terriblement attristé et découragé. La vie est pour moi une torture. Je ne sais que vous dire. Vous savez combien je suis entouré de soins et d’affection. Est-ce fatigue ou non, mais en dehors de la vue de près, j’y vois certainement de moins en moins. Seules les premières lunettes m’enchantent à la lumière artificielle et, chose singulière, je les ai reprises accidentellement en plein jour et je n’ai pas constaté cette vision de bleus et de jaunes qui vous a décidé pour les verres teintés.
Alors que faire et qu’espérer ; à vous de le dire.

Toutes mes amitiés reconnaissantes et le souvenir de ma belle-fille.

Claude Monet

( http://www.biusante.parisdescartes.fr/sfhm/hsm/HSMx1984x018x002/HSMx1984x018x002x0109.pdf ) - (Source image : Wikimedia Commons © Claude Monet par Nadar (1889) / Monet, Water Lilies (1916) )
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