Lettre de Colette à sa fille

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Faire voyant, c'est le contraire de faire chic.

Colette (28 janvier 1873 – 3 août 1954), « ce génie très particulièrement féminin » comme l’appelait Gide, écrivaine polémique et licencieuse fit scandale en son temps. Personnalité avant-gardiste et décalée, elle était une femme libre, qui ne connaissait ni tabou, ni limite, à sa souveraine liberté. Ambassadrice de l’élégance à la Belle Époque, elle reproche ici à sa fille ses excès en matière de maquillage…

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Décembre 1930

Mon chéri, il est temps que tu fasses attention. Tu es embarquée sur un chemin de maquillage, sur une progression de maquillage proprement imbécile. À l’exemple de beaucoup d’autres, tu ne contrôles plus exactement ce que tu fais. Tu as dépassé la limite où cela peut être joli, et tu es en ce moment excessivement « voyante », ce qui ne peut pas me plaire. Mon œil ne s’y trompe pas, et mes amis non plus.

« Faire voyant », c’est le contraire de « faire chic ». Le beige de la joue, les cils, le tour des yeux, — les notes rouges du chapeau et les « coquines » petites cocardes rouges, — non, tu as la main lourde. Je n’aimerais pas, à pied, sortir avec toi telle que tu t’accommodes. Il faut faire appel à ton jugement, te regarder avec impartialité, constater sur toi le vieillissement et la banalisation que tu t’imposes. En dehors des femmes qui y ont un intérêt commercial et direct, je ne connais pas, autour de moi, de visages aussi maquillés que le tien. Tu en es arrivée là par cette progression, par cette faiblesse à se juger soi-même, qui n’entraînent que les caractères faibles, et aussi par cette tentation de paraître ce que l’on n’est pas.

J’emploie de grands mots pour une question qui te paraît d’importance secondaire. Mais ces fautes de goût et de mesure que tu commets sur ton visage, tu ne les permettrais pas en matière d’habillement, il me semble ? Il est tout à fait temps que tu fasses un effort de lucidité, mon chéri. Fais-le. Regarde-toi bien. Juge-toi.

Je t’embrasse de tout mon cœur.

Colette.

( COLETTE, Lettres à sa fille (1916-1953), Paris, Gallimard, coll. « Folio », 2006 )
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