Lettre de Debussy à Lilly Texier

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Il est évident que cette lettre te fera de la peine.

Claude Debussy (22 août 1862 – 25 mars 1918) n’est pas seulement un compositeur de génie qui révolutionna la musique au tournant du XXème siècle. Si son esprit créatif s’est surtout exprimé dans ce domaine, il est aussi un épistolier enflammé dont les lettres d’amour à Marie-Rosalie (dite Lilly) Texier, qu’il épouse en 1899, figurent au panthéon des plus belles déclarations. Après cinq ans d’amour, voici la magnifique lettre de rupture qu’il lui adresse, emprunte de mélancolie et d’un profond respect.

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Jeudi 11 août 1904

[…] Pardonne-moi ce qui va suivre. J’aurais peut-être mieux fait de te le dire lors de mon voyage à Bichain ; je n’ai pu trouver le moment ni, peut-être, le courage nécessaire…

D’abord, laisse-moi te dire que j’ai pour toi la plus grande tendresse possible, et cela ne me rend que plus pénible ce que je croyais loyal de te dire aujourd’hui.

J’ai la persuasion très nette après ces jours passés loin de toi, où j’ai pu pour la première fois réfléchir froidement à notre vie, que tout en ayant beaucoup aimé, je ne t’avais jamais rendue heureuse comme il le fallait. Je me suis rappelé aussi de ces moments fâcheux où tu me demandais de te rendre ta liberté…

Pourquoi faut-il qu’aujourd’hui je te donne raison, je ne saurais l’affirmer ! Il y a pour cela beaucoup de causes infiniment tristes à chercher, je nous en épargnerai le détail. Remarque qu’en ceci, j’avoue tous les torts que j’ai pu avoir ; j’ai pourtant souvent essayé de faire bon cœur contre mauvaise fortune, mais, un mot de toi venait tout briser, et l’illusion était impossible. Au surplus, tu es encore trop jeune et trop jolie, pour que je t’empêche, restée près de moi, de trouver le bonheur que tu mérites… Nous ne sommes plus des enfants ; tâchons donc de nous tirer de cette histoire, sans bruit et sans y mêler les gens. […] Pour le reste et pour toutes les choses matérielles je te laisse le soin de les régler à ta convenance. Ce que tu me demanderas sera bien ; n’y mélange surtout aucune question de vanité qui serait ridicule entre nous.

Il est évident que cette lettre te fera de la peine, si j’en juge par ce qu’elle me coûte à écrire. Mais pourquoi abîmer en laissant plus longtemps une chose qui fut belle et qui aurait pu, peut-être, être plus belle encore. La dernière chose que je te demanderai, c’est d’avoir le souci d’en conserver le souvenir sans y mêler l’opinion étroite et ridicule des gens qui n’ont jamais su ni aimer, ni se dévouer.

En me comprenant, tu me pardonneras de t’avoir fait un peu de mal et tu croiras que je te reste entièrement dévoué.

Claude Debussy.

debussy corresp 

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( Claude Debussy, Correspondance 1872-1918, Paris, Gallimard, « Blanche », 2005. ) - (Source image : Claude Debussy par Nadar, 1908, Creative Commons ©)
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