Lettre de Degas à Bartholomé

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Est-ce la campagne, est-ce le poids de mes cinquante ans qui me rend aussi lourd, aussi dégoûté que je le suis ?

L’art n’est pas une sinécure et la vie d’artiste, un long labeur rarement récompensé. A l’âge de cinquante ans, Edgar Degas, disparu malheureusement en 1917, peintre subtil des ballets et de jeunes ballerines de l’Opéra, est en proie à une terrible crise : ni le succès, ni la survie ne sont au rendez-vous. Les misères s’accumulent et celui qui fut admiré par tout le Montmartre artistique se fait encore plus taciturne et marginal dans le grand mouvement esthétique de l’époque, l’impressionnisme. Confidence d’un homme prêt à s’envelopper « dans beaucoup de mauvais pastel ».

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16 août 1884

Vous allez procéder par voie de saisie, mon cher ami ? Que saisiriez-vous dans l’horrible coeur humain ? Je ne sais où mes amis peuvent s’y asseoir, il n’y a plus de chaises ; il y a le lit, qu’on ne peut saisir et où je dors vraiment trop, car ce matin, à 7 heures après l’avoir quitté un instant pour aller ouvrir la fenêtre et me mettre à vous écrire avant le passage du facteur, j’y suis resté pour y jouir plus sérieusement du matin. Oui, je deviens ingrat, et je le deviens dans un état comateux qui rend ce mal sans remède. Après avoir coupé l’art en deux, comme vous me le rappelez, je me couperai à moi-même ma belle tête et Sabine la conservera pour la forme dans un bocal.

Est-ce la campagne, est-ce le poids de mes cinquante ans qui me rend aussi lourd, aussi dégoûté que je le suis ? On me trouve gai parce que je souris bêtement, d’une façon résignée. Je lis Don Quichotte. Ah ! l’heureux homme et quelle belle mort.

Que votre femme, toute bien portante qu’elle soit, ne me maudisse pas trop et qu’elle se demande si j’en vaux bien la peine. Et qu’elle réserve ses colères et ses tendresses pour un homme qui est jeune, confiant, fier, simple, hardi et doux, souple et dur, peintre et écrivain, écrivain et père, et plus étonnant encore qu’il ne le pense, l’écrit, ou le fait écrire et le dit : Vive J. F. Raffaëlli. C’est encore allez, l’homme qu’il nous faut.

Votre médaille devrait m’indigner. Et j’y applaudis comme si elle était d’or. Vive aussi Sandoval, l’homme des locations, l’homme qui paie son terme, sans vous tenir autrement compte de votre mérite.

Je vous fais de grosses plaisanteries et je n’y ai goût. Ah ! où est-il le temps où je me croyais fort, où j’étais plein de logique, plein de projets. Je vais descendre bien vite la pente et rouler je ne sais où, enveloppé dans beaucoup de mauvais pastels, comme dans du papier d’emballage.

Au revoir, amitiés bien sincères tout de même, à votre excellente femme et à vous.

DEGAS

degascouv

( Lettres, Degas, Ed. Grasset & Fasquelle, 1945 ) - (Source image : Ballettsaal der Oper in der Rue Peletier, Degas, 1872 © Wikimedia Commons / Edgar Degas, Self portrait, 1855, Musée d'Orsay, © Wikimedia Commons)
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