Lettre de Serge Diaghilev à Claude Debussy

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Jusqu’à présent, jamais un homme n’a dansé sur les pointes.

En 1907 Serge Diaghilev, impresario, créateur producteur et animateur de ballets et d’opéras fonde sa propre compagnie des Ballets russes. En 1911, sa compagnie devient une troupe privée indépendante et se fixe à Monte-Carlo, Paris et Londres, sans attache à un quelconque théâtre en particulier. En juin 1912, le créateur des ballets russes commande à Claude Debussy un ballet en un acte qui va être chorégraphié par Vaslav Nijinski, et dont Léon Bakst réalise décors et costumes. Créé par les Ballets russes le 15 mai 1913 au Théâtre des Champs-Élysées, sous la direction de Pierre Monteux, le ballet a comme interprètes Nijinski, Tamara Karsavina et Ludmila Schollar : un homme et deux femmes qui dansent sur les pointes… Depuis le ballet romantique, les pointes sont l’emblème de la ballerine. Diaghilev et Nijinsky sont très en avance sur leur temps en créant une première, un homme passant des demi-pointes aux pointes, qui ne sera reprise que beaucoup plus tard. Cette lettre de juillet 1912 s’inscrit au moment où Debussy écrit son œuvre et où le commanditaire et le compositeur sont en plein dialogue.
Cette lettre écrite en français a été publiée dans un livre dont les recherches et la traduction de 80% des textes ont demandé plus de dix ans de travail !

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Savoy Hotel London , le 18 juillet 1912

Mon cher Maître,

Si vous n’aimez pas le « dirigeable » supprimons-le. J’ai évidemment compris l’aéroplane comme un panneau décoratif, peint par Bakst, qui traverserait au fond de la scène et qui par ses ailes noires pourrait donner un effet nouveau. Comme l’action du ballet est placée dans l’année 1920 — l’apparition de cette machine ne devrait intéresser nullement les personnes sur la scène. Ils ont seulement peur d’être remarqués du dirigeable. Mais enfin — je n’insiste pas trop là-dessus. Seulement « l’averse » ne me satisfait pas non plus, et je trouve qu’on peut tout bonnement finir sur le baiser et la disparition de tous les trois dans un bond final.

Quant au « style » — du ballet — Nijinski dit qu’il voit surtout de la « danse ». Scherzon — valse — beaucoup de pointes pour tous les trois. Grand secret — parce que jusqu’à présent, jamais un homme n’a dansé sur les pointes. Il le ferait le premier et je pense que ça peut être très élégant. Il voit la danse depuis le commencement jusqu’à la fin du ballet, comme dans Le Spectre de la rose. Il dit qu’il tâchera de les faire faire tous les trois le même dessin de la danse pour les unir autant que possible. Voilà le style général, qui comme vous voyez n’aura rien de commun avec les idées qu’il a exprimées dans le Faune.

Je pense que ces renseignements vous sont suffisants et nous attendons de vous un nouveau chef-d’œuvre ? J’espère que vous l’avez déjà commencé ?! Le temps presse. Je compte être à Paris mardi prochain pour un jour et je vous prie de me réserver un quart d’heure de conversation. Du reste, je vous donnerai un coup de téléphone dès mon arrivée à Paris.

Voulez-vous me rappeler au souvenir de Madame Debussy et agréez, cher Maître, l’assurance de mes sentiments les plus respectueux.

S. de Diaghilev

facsimile

couverture

( Serge Diaghilev, L'art, la musique et la danse, Lettres, écrits, entretiens, Éditions Vrin, Centre National de la Danse, INHA, 2007. ) - (Source image : Russian ballet impresario and founder of the Ballets Russes Sergei Diaghilev (1872-1929) by George Grantham Bain Collection (Library of Congress) © Wikimedia Commons / Photograph of Claude Debussy by Nadar, circa 1908, © Wikimedia Commons / Lettre autographe signée sur papier à en tête du Grand Hôtel de Paris dans laquelle Serge DE DIAGHILEV remercie un libraire pour l'envoi de livres. )
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