Lettre de Diderot à Voltaire

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Que voulez-vous que je fasse de l'existence, si je ne puis la conserver qu'en renonçant à tout ce qui me la rend chère ?

Le projet encyclopédique a suscité beaucoup d’hostilité obscurantistes. Diderot, meneur de l’entreprise, a été menacé de prison, et même de mort par les terroristes de la pensée de l’époque. Voltaire, retiré en province, près de la Suisse, lui a écrit pour lui proposer l’hospitalité… et lui permettre de sauver sa liberté, peut-être sa vie, en passant facilement à l’étranger. Diderot lui répond.

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Juillet ou aout 1766

 Monsieur et cher maître,

je sais bien que, quand une bête féroce a trempé sa langue dans le sang humain, elle ne peut plus s’en passer ; je sais bien que cette bête manque d’aliment, et que, n’ayant plus de Jésuites à manger, elle va se jeter sur les philosophes. Je sais bien qu’elle a les yeux tournés vers moi, et que je serais peut-être le premier qu’elle dévorera : je sais bien qu’un honnête homme peut, en vingt-quatre heures, perdre ici sa fortune, parce qu’ils sont gueux ; son honneur, parce qu’il n’y a point de lois ; sa liberté parce que les tyrans sont ombrageux ; sa vie, parce qu’ils comptent la vie d’un citoyen pour rien, et qu’ils cherchent à se tirer du mépris par des actes de terreur. Je sais bien qu’ils nous imputent leur désordre, parce que nous sommes seuls en état de remarquer leurs sottises. Je sais bien qu’un d’entre eux a l’atrocité de dire qu’on n’avancera rien tant qu’on ne brûlera que des livres. Je sais bien qu’ils viennent d’égorger un enfant pour des inepties qui ne méritaient qu’une légère correction paternelle. Je sais bien qu’ils ont jeté, et qu’ils tiennent encore dans les cachots, un magistrat respectable à tous égard, parce qu’il refusait de conspirer à la ruine de sa province et qu’il avait déclaré sa haine pour la superstition et le despotisme. Je sais bien qu’ils en sont venus au point que les gens de bien et les hommes éclairés leur doivent être insupportables. Je sais bien que nous sommes enveloppés des fils imperceptibles d’une masse qu’on appelle police, et que nous sommes entourés de délateurs. Je sais bien que je n’ai ni la naissance, ni les vertus, ni l’état, ni les talents qui recommandaient Monsieur de la Chalotais, et que quand ils voudront me perdre, je serai perdu. Je sais qu’il peut arriver avant la fin de l’année, que je me rappelle vos conseils, et que je m’écrie avec amertume : O Solon ! Solon ! Je ne me dissimule rien, comme vous voyez ; mon âme est pleine d’alarmes ; j’entends au fond de mon cœur une voix qui se joint à la vôtre et me dit : « Fuis, fuis ! ».
  Cependant, je suis retenu par l’inertie la plus stupide et la moins concevable ; et je reste. C’est qu’il y a, à côté de moi, une femme déjà avancée en âge, et qu’il est difficile d’arracher à ses parents, à ses amis et à son petit foyer. C’est que je suis père d’une jeune fille à qui je dois l’éducation ; c’est que j’ai aussi des amis. Il faut donc les laisser, ces consolateurs toujours présents dans les malheurs de la vie, ces témoins honnêtes de nos actions : et que voulez-vous que je fasse de l’existence, si je ne puis la conserver qu’en renonçant à tout ce qui me la rend chère ? Et puis je me lève tous les matins avec l’espérance que les méchants se sont amendés pendant la nuit ; qu’il n’y a plus de fanatiques ; que les maîtres ont senti leurs véritables intérêts, et qu’ils reconnaissent enfin que nous sommes les meilleurs sujets qu’ils aient. C’est une bêtise, mais c’est la bêtise d’une belle âme qui ne peut croire longtemps à la méchanceté. […] Et comment voulez-vous que celui qui n’en veut à personne s’imagine, sous les tuiles où il s’occupe à se rendre meilleur, que des bourreaux attendent le jour pour se saisir de lui, et le jeter dans un bûcher ? Quand on s’est rassuré par sa nullité, on se rassure par son importance. Dans un autre moment on se dit à soi-même : « Ils n’auront pas le front de persécuter un homme qui a consumé ses plus belles années à bien mériter de son pays ; n’est-ce pas assez qu’ils aient laissé à d’autres le soin de l’honorer, de le récompenser, de l’encourager ? s’ils ne m’ont pas fait de bien, ils n’oseront me faire du mal. » C’est ainsi qu’on est alternativement dupe de sa modestie et de son orgueil. Qui que vous soyez qui m’avez écrit la lettre pleine d’intérêt et d’estime que notre ami commun m’a remise, je sens toute la reconnaissance que je vous dois, et je jette d’ici mes bras autour de votre cou. […]
 Illustre et tendre ami de l’humanité, je vous salue et vous embrasse. Il n’y a point d’homme un peu généreux qui ne pardonnât au fanatisme d’abréger ses années, si elles pouvaient s’ajouter aux vôtres. Si nous ne concourons pas avec vous à écraser la bête, c’est que nous sommes sous sa griffe, et si, connaissant toute sa férocité, nous balançons à nous en éloigner, c’est par des considérations dont le prestige est d’autant plus fort qu’on a l’âme plus honnête et plus sensible. Nos entours sont si doux, et c’est une perte si difficile à réparer !

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