Lettre de Dostoïevski à sa femme

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Envoie-moi d'urgence, sur-le-champ, de l'argent pour partir, fût-il le dernier que nous possédions.

En 1867, l’écrivain russe Dostoïevski (11 novembre 1821 – 9 février 1881) épouse celle qu’il a engagé comme secrétaire, Anna Grigorievna. Auteur entre autre de chefs-d’œuvre tels que Crime et Châtiment, L’Idiot ou Les Frères Karamazov, l’homme était victime du vice du jeu : couvert de dettes, il n’était pas rare qu’il demande à ses proches une aide pécuniaire, comme il le fait auprès de sa femme dans cette lettre. Néanmoins, on attribue l’écriture de certains de ses romans à ces défaites : en effet, aux paris perdus se substituaient ses pulsions de création. Imaginez : combien d’ouvrages n’auraient pas vu le jour si l’illustre Dostoïevski n’avait pas dépensé tout ce qu’il possédait dans ses parties de roulette ?

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24 mai 1867

Ania, ma chérie, mon amie, ma femme, pardonne-moi, ne me traite pas de coquin !

J’ai commis un crime, j’ai perdu tout ce que tu m’avais envoyé, toute jusqu’au dernier kreuzer, j’avais tout reçu hier et, hier, j’ai tout perdu. Ania, comment oserais-je, à présent, te regarder, que vas-tu dire de moi, maintenant ? Une chose, une seule, m’emplit d’effroi : que vas-tu, désormais, m’estimer ? Or, que vaut l’amour sans estime ? Car, de ce fait, tout notre mariage vacille. Oh, mon amie, ne me condamne pas pour toujours ! Le jeu m’est odieux, et pas seulement maintenant, hier, déjà, avant-hier, je le maudissais ; ayant touché l’argent, hier, et changé la lettre, je suis parti avec l’idée de me refaire un peu et d’augmenter, ne fût-ce que d’un soupçon, nos moyen financiers. Je croyais ainsi à un gain modeste. Au début, j’ai joué peu, mais comme j’ai commencé à perdre, j’ai eu envie de me refaire et, perdant encore plus, j’ai alors continué à jouer malgré moi, afin de récupérer au moins l’argent nécessaire pour mon départ et… j’ai tout perdu. Ania, je ne t’implore pas de t’apitoyer sur moi, sois plutôt impartiale, mais je crains terriblement ton jugement. Je ne crains pas pour moi. Au contraire, à présent, après une pareille leçon, je me sens tout soudain parfaitement tranquille pour mon avenir. A présent, travail et labeur, travail et labeur ! je prouverai encore de quoi je suis capable ! […]

Ania, pourvu seulement que je ne perde pas ton amour. Dans les circonstances qui sont les nôtres, déjà effroyables sans cela, j’aurais gaspillé pour ce voyage à Hombourg et perdu au jeu 1000 francs et quelques, dans les 350 roubles ! Un crime !

Et ce gaspillage ne vient pas de ce que je sois sans cervelle, rapace, ce n’était pas pour moi, oh, je poursuivais d’autres fins ! Mais que sert de se justifier, à présent ? A présent, te retrouver au plus vite. Envoie-moi d’urgence, sur-le-champ, de l’argent pour partir, fût-il le dernier que nous possédions. Je ne puis demeurer ici plus longtemps, je ne veux pas rester ici. Te retrouver, te retrouver vite, te serrer dans mes bras. Car tu me serreras dans tes bras, tu m’embrasseras, n’est-ce pas ? […] Dès réception de cette lettre, envoie-moi 10 impériales. […]. Dix impériales, soit 90 guldens et quelques, afin que je puisse seulement payer ce que je dois et arriver à bon port – Francfort où je prendrai le Schnell-Zug et, lundi, je suis près de toi.

Mon ange, ne va pas penser que je puisse perdre au jeu cet argent-là aussi. Ne m’offense pas à ce point ! Ne pense pas aussi mal de moi. Après tout, je suis un être humain ! Il y a bien en moi quelque chose d’humain. Ne va pas te mettre en tête, faute de me faire confiance, de venir toi-même me rejoindre. Cette incrédulité quant à ma venue, me tuerait. Je te donne ma parole d’honneur que je viendrai sur-le-champ, quoiqu’il arrive, malgré la pluie et le froid. Je te serre dans mes bras et t’embrasse. Dieu sait ce que tu penses de moi, à présent. Oh, si je pouvais te voir à l’instant où tu lis cette lettre !

Ton F.D[ostoïevski].

P.S. : Mon ange, ne t’inquiète pas pour moi ! Je te le répète, s’il n’en était que de moi, je me contenterais d’en rire et m’en ficherais. Toi seule, ton jugement, voilà ce qui me tourmente ! Cela, et rien d’autre. Mais je t’ai assez harassée ! Au revoir.

Oh, te retrouver au plus vite, être au plus vite ensemble, nous inventerons bien quelque chose.

( Dostïevski, Correspondance (Tome 2), Ed. Bartillat, 2000 ; Image : © D.R. )
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