Lettre de Emily Dickinson à Susan Gilbert

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« Mon coeur est plein de toi. »

La fervente inclination de la poétesse Emily Dickinson pour Susan Gilbert, en d’autres temps, aurait pris d’autres noms. Exaltée, exclusive et hyperbolique, la jeune écrivaine laisse des lettres d’amour confondantes auxquelles le mariage de Susan mettra un terme.

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Le 11 juin 1852

Je n’ai qu’une pensée, Susie, en cet après-midi de juin : c’est toi, et je n’ai qu’une prière, une seule, chère Susie, et elle est pour toi. Je souhaite que toi et moi, nous puissions vagabonder comme des enfants, dans les champs et les bois, main dans la main comme sont unis nos coeurs, oublier ces nombreuses années, ces tristes soucis, et redevenir chacune une enfant. Je le voudrais, Susie, et quand je regarde autour de moi et que je me retrouve seule, je me languis de nouveau de toi, un petit et vain soupir, qui ne te ramènera pas.

J’ai de plus en plus besoin de toi, le grand monde se fait plus vaste, les êtres chers se raréfient, chaque jour où tu es loin. Il me manque mon plus grand coeur ; le mien erre partout et appelle Susie. Les amis sont trop chers pour être séparés. Oh ! ils sont bien trop rares, et comme ils s’en iront vite là où ni toi ni moi ne pourrons les trouver : n’oublions pas ces choses, car s’en souvenir aujourd’hui nous évitera plus tard bien des peines quand il sera trop tard pour les aimer ! Susie, pardonne-moi Chérie, pour chacune de mes paroles. Mon coeur est plein de toi, personne d’autre que toi n’occupe mes pensées ; pourtant quand je cherche à te dire quelque chose à toi et non aux autres, les mots me manquent. Si tu étais ici, oui, si cela était possible, ma Susie, nous n’aurions pas besoin de parler du tout, nos yeux murmureraient à notre place, et, ta main serrée dans la mienne, nous n’aurions pas recours au langage. J’essaie de te rapprocher, je chasse au loin les semaines jusqu’à ce qu’elles s’achèvent et je m’imagine que tu es revenue, et que je vais à ta rencontre sur le chemin verdoyant : mon coeur galope vers toi avec tant de joie que j’ai fort à faire pour le ramener et lui dire d’être patient, jusqu’au retour de cette chère Susie. Trois semaines, elles ne peuvent pas durer éternellement, car elles devront bien retourner avec leurs petits frères et soeurs dans leur lointaine demeure à l’ouest !

Je vais être de plus en plus impatiente jusqu’à l’arrivée de ce cher jour, car jusqu’ici, je n’ai fait que te regretter ; désormais je commence à t’espérer.

Emilie

Ouvre-moi avec précaution.

dickinsoncouv

( Emily Dickinson, Open me carefully : Emily Dickinson's Letter to Susan Huntington Dickinson, Ellen Louise Hart and Martha Nell Smith (eds), Paris Press, 1998. ) - (Source image : Daguerrotype of Emily Dickinson, Unknwon artist, 1846-47, Amherst College Archives & Special Collections © Wikimedia Commons)
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