Lettre de Espen Egil Hansen à Mark Zuckerberg

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Je pense que tu es en train d'abuser de ton pouvoir.

En septembre 2016, Facebook a décidé de censurer l’une des images les plus iconiques de la photographie de guerre, celle de la « Fille au napalm ». Les raisons ? Que cette photo du photographe Nick Ut Cong Huynh de l’agence Associated Press, prise le 8 juin 1872, puisse être interprétée comme de la pornographie enfantine et choquer les âmes sensibles. À la suite de cette censure, le rédacteur en chef du journal concerné, le quotidien norvégien Aftenposten, a décidé d’écrire une lettre ouverte au fondateur du réseau social afin de faire entendre la voix que le géant avait décidé de faire taire.

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8 septembre 2016

Cher Mark Zuckerberg,

Je te suis sur Facebook, mais tu ne sais pas qui je suis. Je suis le rédacteur en chef du quotidien norvégien Aftenposten. Si je t’écris cette lettre, c’est pour t’informer que je ne suis pas d’accord avec la censure qui a été faite à l’encontre d’une photographie documentaire de la guerre du Vietnam prise par Nick Ut.

Ni aujourd’hui, ni demain.

La demande de retrait de la photo par le bureau de Facebook m’a été transmise par e-mail ce mercredi matin. À peine 24h après l’envoi du mail, et avant que je n’ai eu le temps de donner ma réponse, tu es intervenu toi-même et as supprimé l’article et l’image de la page Facebook Aftenposten.

Pour être honnête, je n’ai aucune illusion quant au fait que tu liras cette lettre. La raison pour laquelle je tente tout de même de t’atteindre, c’est parce que je suis en colère, déçu — à vrai dire, je suis même effrayé — de ce que tu es entrain de faire au pilier de notre société démocratique.

Pour commencer, quelques éléments de contexte. Il y a plusieurs semaines l’auteur norvégien Tom Egeland a posté un article sur Facebook recensant les sept photos qui ont changé l’histoire de la guerre. À ton tour, tu as retiré la photo de Kim Phuc nue, fuyant les bombes de napalm — l’une des photographies de guerre les plus connues.

Facebook a réagi en excluant Tom et en l’empêchant de publier quoi que ce soit d’autre.

Écoute, Mark, c’est sérieux. D’abord tu crées des règles qui ne distinguent pas la différence entre de la pornographie enfantine et les célèbres photos de guerre. Ensuite tu pratiques ces règles sans laisser place à un véritable jugement. Enfin, tu censures même critiques et débats pour arriver à une décision — et tu punis la personne qui ose s’y opposer.

Facebook est là pour le plaisir et le bienfait du monde entier sur bien des niveaux. Par exemple, il me permet de rester en contact avec mes frères par le biais d’un groupe fermé centré sur notre père de 89 ans. Jour après jour nous partageons nos joies et nos préoccupations.

Facebook est devenu la première plateforme au monde à diffuser l’information, les débats et à permettre le lien social entre tous les individus. Tu occupes cette place parce que tu la mérites.

Mais mon cher Mark, tu es le plus puissant des éditeurs. Même pour un acteur majeur comme Aftenposten, Facebook est difficile à éviter. Nous ne voulons d’ailleurs pas t’éviter parce que tu nous offres un canal de diffusion de notre contenu. Nous voulons atteindre le plus grand nombre avec notre journalisme.

Peu importe, bien que je sois le rédacteur en chef du plus important journal norvégien, je suis bien obligé de me rendre compte que tu as restreint mon espace à exercer ma responsabilité éditoriale.

Je pense que tu es entrain d’abuser de ton pouvoir et je trouve difficile à croire que tu aies réfléchi à fond avant de faire ça.

Laisse moi revenir à la photo de Nick Ut dont il est question. La fille au napalm est de loin la photographie la plus iconique de la guerre du Vietnam. Les médias ont joué un rôle décisif en reportant différentes histoires à propos de cette guerre. Ils ont apporté un changement d’attitude qui en a permis la fin. Ils ont contribué à ouvrir d’avantage un débat plus critique. C’est comme cela que doit fonctionner une démocratie.

Les médias libres et indépendants ont une tâche importante en rapportant l’information, incluant les photos, même si parfois elles ne sont pas plaisantes à voir.

Les médias ont la responsabilité de réfléchir sur chaque publication qu’ils proposent. Cela représente une lourde charge. Chaque rédacteur doit peser le pour et le contre.

Ce droit et ce devoir, que tous les journalistes du monde ont, ne devraient pas être menacés par un quelconque algorithme codé depuis ton bureau en Californie.

Mark, s’il te plait, essaye d’envisager une nouvelle guerre où les enfants seraient les victimes de « barrel bombs » ou de gaz neurotoxique. Voudrais-tu encore une fois te mettre en travers de la documentation de ces cruautés, juste parce qu’un mineur pourrait possiblement se sentir offensé par des images d’une enfant nue, ou parce qu’un pédophile quelque part pourrait voir la photo comme de la pornographie ?

La mission de Facebook qui est également ton objectif est de « rendre le monde plus ouvert et connecté ».

En réalité tu ne le fais que superficiellement.

Si tu ne distingues pas la différence entre la pornographie enfantine et des photographies documentaires issues de la guerre, c’est que tu promeus la stupidité et échoues à faire se sentir les êtres humains plus près les uns des autres.

Prétendre qu’il est possible de créer des règles communes, globales sur ce qui devrait être publié ou non doit se trouver uniquement dans le libre arbitre de chacun.

( http://bit.ly/2cDjmHO ) - (Source image : http://bit.ly/2cl0OvI)
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