Lettre de Flora Tristan à Olympe Chodzko

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L'amour d'aucun homme ne saurait me suffire – celui d'une femme peut-être ?

Flora Tristan, l’une des premières féministes françaises, grand- mère de Gauguin, incarnait la femme libérée des tyrannies du patriarcat et de la famille, indifférente aux normes sociales et vouées aux causes politiques. Les ferveurs révolutionnaires ou l’attirance sensuelle ont défait les dernières résistances qui la portèrent à déclarer une flamme non feinte à la belle Olympe, mystérieuse inconnue.

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1er août 1839

[…] Savez-vous bien, femme étrange, que votre lettre me fait courir des frissons de plaisir… Vous dites que vous m’aimez – que je vous magnétise, que je vous mets en extase. Vous vous jouez de moi, peut-être ? Mais prenez garde à vous – depuis longtemps j’ai le désir de me faire aimer passionnément d’une femme – oh ! que je voudrais être un homme afin d’être aimé par une femme. Je sens, chère Olympe, que je suis arrivée au point où l’amour d’aucun homme ne saurait me suffire – celui d’une femme peut-être ?… La femme a tant de puissance dans le cœur, dans l’imagination, tant de ressources dans l’esprit. Mais me direz-vous que, l’attraction des sens ne pouvant exister entre deux personnes du même sexe, cet amour, chant passionné exalté que vous rêvez, ne saurait se réaliser de femme à femme ? Oui et non. Il arrive un âge où les sens changent de place, c’est-à-dire où le cerveau englobe tout.

Mais tout ce que j’écris va vous paraître folie ! Hélas ! Vous ne comprenez pas Dieu, la femme, l’homme, la nature comme je les comprends. Il faut absolument que cet hiver je fasse un cours pour vous et deux ou trois autres des plus sympathiques. Je vis maintenant d’une vie immense – complète, il faut, chère Sœur, que je vous fasse croire à ma vie. Mon âme, pour ainsi dire, est dégagée de son enveloppe : je vis avec les âmes. Je m’identifie tellement avec les âmes, surtout quand elles sont à peu près à l’unisson de la mienne, que pour ainsi dire j’en prends possession. Depuis longtemps je vous possède, – oui, Olympe, je respire par votre poitrine et par toutes les pulsations de votre cœur. Il faut qu’un jour, qui va vous épouvanter, je vous dise tout ce que vous regrettez, tout ce que vous désirez – et de quel mal vous souffrez. Le pouvoir de seconde vue est la chose la plus naturelle – C’est tout. Simplement une âme qui a la puissance de lire ce qui se passe dans les autres âmes – le magnétisme n’est autre chose que la supériorité des fluides d’un individu sur les fluides de l’autre. Vous voyez, chérie, que pour moi l’amour, je dis l’amour véritable, ne peut exister que d’âme à âme. Or il est très facile de concevoir l’amour, deux femmes peuvent s’aimer d’amour, deux hommes idem. Tout ceci est pour vous dire que, dans ce moment, je me sens une soif ardente d’être aimée. Mais je suis si ambitieuse, si exigeante, si gourmande ou si friande à la fois que tout ce qu’on m’offre ne me satisfait point. Mon cœur est comparable à la bouche des Anglais – c’est un gouffre où tout ce qui y entre se broie, s’écrase et disparaît…

couvflora
( Flora Tristan, La Paria et son rêve, Correspondance établie par Stéphane Michaud, préface de Mario Vargas Llosa, Presses Sorbonne Nouvelle, p. 116 ) - (Source image : Flora Tristan (1803-1844), femme de lettres, socialiste et féministe française, lithographie éditée chez Aubert en 1838, publiée dans Le Charivari n° 53, le 22 février 1839, © Wikimedia Commons / Georges Seurat, Tête de jeune fille, Dumbarton Gallery, Washington, 1879, © Wikimedia Commons)
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