Lettre de François Mauriac à Roger Nimier

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Le Général est le seul homme politique qui ait jamais fait battre mon cœur.

François Mauriac (11 octobre 1885 – 1er septembre 1970) est un écrivain catholique bordelais, remarqué pour ses romans impitoyables envers la bourgeoisie provinciale. Il était éditorialiste au Figaro à la fin des années 1940. C’est à ce titre qu’il écrit à Roger Nimier (31 octobre 1925 – 28 septembre 1962), le plus flamboyant des Hussards, pour lui parler du Général de Gaulle, des affres du vieillissement intellectuel… et pour lui adresser ses plus chaleureux encouragements.

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22 avril 1949

Mon cher Roger Nimier,

Je ne souhaiterais que faire plaisir au directeur de ce journal et à vous-même. Mais cette collaboration prendrait un sens que je redoute : j’aurais l’air de jouer sur les deux tableaux ou d’approuver un mouvement que je considère comme la faillite d’une grande espérance. Le général de Gaulle ce fut, pendant des années, beaucoup plus que le général de Gaulle — aujourd’hui il est beaucoup moins que lui-même. Pardonnez-moi si je blesse vos sentiments — mais je sens bien, au ton de vos propos sur lui, qu’il n’est pas pour vous ce qu’il a été, ce qu’il est encore pour moi. Ce serait trop beau qu’il ne me rappelât que Napoléon III ou même que Boulanger […]. Comprenez-moi : le Général est le seul homme politique qui ait jamais fait battre mon cœur.

Quand, après la libération de mon village, Claude est venu de sa part me chercher en auto, qu’on m’a introduit dans le salon de la rue Saint-Dominique, qu’on m’a dit : « Le Général va venir », j’ai dû m’appuyer au chambranle, tant j’étais bouleversé. Je ne suis pas non plus de ceux que le Général a déçus après la Libération. Il a joué supérieurement à ce moment-là (en dépit d’erreurs énormes : rejet de la Constitution de 75 — illégalité de Pétain). Mais l’erreur irréparable, c’est le renoncement à ce rôle « Jeanne d’Arc », à cette position miraculeusement plafonnante, pour polariser un ramassis de tout ce qui cherche fortune et aventure : je ne veux pas dire qu’il n’y ait aussi des types épatants, dans tous les ordres, derrière lui — mais vous entendez bien ce que je veux dire. Et comme il prétend à la légalité, il n’a (sauf catastrophe toujours possible évidemment au-dehors ou au-dedans) aucune chance de réussir.

Mais laissons la politique : « cet imbroglio d’erreurs et de violences », disait Goethe. « Vous détestez Le Figaro » parce que c’est un vieillard. Je le dis souvent à Brisson : un journal est une personne qui a l’âge qu’elle a. Si vous écriviez une chronique pour Le Figaro ce serait, sans que vous l’ayez voulu, une chronique de vieux. C’est au Figaro littéraire que je souhaiterais vivement voir votre présence. J’ai fait lire votre lettre de Liberté de l’esprit à Brisson. Lui aussi voudrait vous avoir. Mais il a d’autres chats à fouetter et vous savez qui, au FL, se méfie de tout ce qui s’y introduirait malgré lui… Nous en reparlerons, car je suis tenace.

Non, je ne suis pas gai : je le suis comme ces aveugles dont on dit qu’ils sont gais parce qu’ils ne le sont qu’au moment où on leur parle et qu’on ne les voit qu’à ce moment-là. Je suis gai lorsque je suis au milieu de jeunes gens — et triste tout le reste du temps — c’est-à-dire presque toujours. « Cet affreux supplice qui s’appelle la vieillesse… » a dit Michelet. L’horreur de la vieillesse, c’est qu’elle n’existe pas. Elle n’est qu’une altération du visage, une trahison de ce qu’il y a de périssable en nous. Mais l’on reste pareil. Peut-être ce que j’ai tant redouté :  le gâtisme, n’est-il qu’une forme de la pitié de Dieu pour les cœurs inguérissables qui se sont fixés à vingt ans.

Vous savez ce que je pense de vous littérairement : vous êtes l’écrivain de votre génération. Mais le garçon que vous êtes est terriblement sur la défensive, désireux de briller, d’exceller. Vous ne devez être vraiment « bien » que dans l’amour, c’est-à-dire dompté, maîtrisé, vaincu par une créature devant laquelle vous avez forcément perdu la pose. En amitié, vous ne devez jamais la perdre tout à fait. Pardon d’être indiscret et de vous juger ainsi. C’est la preuve de ma profonde sympathie pour vous.

Votre

Fr. Mauriac

mauriaclettresdunevie

( François Mauriac, Lettres d'une vie, Paris, Grasset, 1981. ) - (Source image : François Mauriac en 1933 © Wikimedia Commons / Roger Nimier, http://mauditseptembre62.hautetfort.com/)
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