Lettre de Franz Schubert à Leopold Kupelwieser

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Notre société s'est suicidée comme tu le sais déjà, par le renfort du chœur grossier des buveurs de bière et des mangeurs de saucisses.

Franz Schubert (31 janvier 1797 – 19 novembre 1828) est l’un des plus grands compositeurs du XIXe siècle. Maître incontesté du lied — poème chanté par une voix accompagnée d’un piano ou d’un ensemble instrumental — il a un répertoire varié mêlant musique de chambre, musique symphonique ou encore opéra. Quatre ans avant sa mort, il adresse cette lettre pleine de désarroi à son ami Leopold Kupelwieser, peintre et fervent schubertien.

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31 mars 1824

Cher Kupelwieser,

Depuis longtemps j’avais envie de t’écrire, mais jamais je ne savais où ni comment [le faire]. Pourtant aujourd’hui j’en ai l’occasion par S. [Smirsch] et je puis enfin de nouveau ouvrir mon coeur à quelqu’un. Tu es si bon et si honnête que tu me pardonneras certainement mainte chose qui me ferait prendre en mauvaise part par d’autres.

— En un mot, je me crois l’homme le plus infortuné, le plus malheureux du monde. Imagine-toi un homme dont la santé ne se rétablira jamais et qui, de désespoir, rend toujours les choses pires au lieu des meilleures ; imagine-toi un homme, dis-je, dont les plus brillantes espérances ont été réduites à rien, pour qui le bonheur de l’amour et de l’amitié n’offre rien que la plus grande douleur, en qui l’enthousiasme pour le beau (qui du moins stimule) menace de s’évanouir, et demande-toi si celui-là n’est pas un homme misérable et malheureux ?

— Meine Ruh’ ist hin, mein Herz ist schwer, ich finde sie nimmer und nimmermerh [extrait du Faust de Goethe, « Marguerite au rouet », lied mis en musique par Schubert en 1814], voilà ce que maintenant je puis répéter tous les jours ! Car tous les soirs, quand je vais me coucher, j’espère ne plus me réveiller et chaque matin ne me rappelle que les chagrins de la veille. Ainsi je passe mes journées, sans joie et sans amis, quand Schwind n’est pas venu me voir, [ce qui arrive] souvent, et n’a pas fait luire un rayon de ces beaux jours passés. — Notre société (société de lecture) s’est suicidée comme tu le sais déjà, par le renfort du chœur grossier des buveurs de bière et des mangeurs de saucisses, car sa dissolution s’est faite en deux jours, d’ailleurs je ne la fréquentais plus, à peu près depuis ton départ. Leidesdorf, dont j’ai fait l’exacte connaissance, est certes un homme vraiment sérieux, mais d’une si grande mélancolie, que je redoutais presque d’avoir plus que trop profité de lui à ce point de vue ; et puis les affaires, pour lui comme pour moi, vont mal, de sorte que nous n’avons jamais d’argent !

L’opéra de ton frère (il n’a pas bien fait de quitter le théâtre) a été jugé impossible et, de ce fait, ma musique n’a pas été prise en considération. L’opéra de Castelli: Die Verschworenen [Les Conjurés ou la Guerre domestique] mis en musique à Berlin par un compositeur de là-bas, y a été accueilli avec succès. De cette façon, j’aurai composé deux opéras pour rien. En fait de lieder, j’ai peu de nouveau, par contre, je m’essaye à plusieurs choses instrumentales, car j’ai composé deux quatuors pour violons, alto et violoncelle, un octuor, et je vais encore écrire un quatuor ; je veux surtout de cette façon me frayer la voie vers la grande symphonie.

La dernière nouvelle de Vienne est que Beethoven donne un concert dans lequel il fera entendre sa nouvelle symphonie, trois morceaux d’une messe nouvelle et une nouvelle ouverture. Si Dieu le veut, je suis d’avis de donner l’an prochain un semblable concert. Je termine maintenant, car je n’ai pas trop de papier, et je t’embrasse 1 000 fois. Si tu m’écrivais [pour m’entretenir] de ton enthousiasme actuel et de ta vie en général, rien ne ferait plus plaisir à

Ton fidèle ami,
Franz Schubert

schubertvie

( Schubert raconté par ceux qui l'ont vu. Suivi de La correspondance et des écrits de Schubert, trad. J.-G. Prod'homme, Paris, Stock, 1997. ) - (Source image : Watercolor of Franz Schubert by Wilhelm August Rieder (1825) © Wikimedia Commons)
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