Lettre de Frédéric Chopin à Norbert-Alphonse Kumelski

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Tous les Français sautillent et jacassent même quand ils n'ont plus un sou.

Frédéric François Chopin, disparu le 17 octobre 1849, est un compositeur et pianiste virtuose d’ascendance franco-polonaise. À l’âge de vingt-et-un ans, il se voit obligé de quitter son pays et de faire de Paris son nouveau foyer. Installé dans le quartier bohème et artiste de la ville, il dresse un portrait mitigé de la ville à son ami Kumelski.

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18 novembre 1831

Ma vie bien aimée !

Tu m’écris que tu as été malade, pourquoi n’étais-je pas là ? Je ne l’aurais point permis. Je suis surpris que la danse de l’oblique ne t’ait préservé car, en ce monde, ce n’est vraiment pas la peine de penser. Tu serais vite pénétré de la vérité de cette maxime si tu étais ici : tous les Français sautillent et jacassent même quand ils n’ont plus un sou. Je suis arrivé ici sans trop de peine (mais à grands frais) et suis content de ce que j’ai trouvé dans cette ville : les premiers musiciens et le premier Opéra du monde. Je connais Rossini, Cherubini, Paér, etc., etc. Sans doute, resterai-je à Paris plus longtemps que je le pensais, non que j’y sois tellement bien mais parce qu’il est possible que, peu à peu, je parvienne à l’être. Cependant, tu es plus heureux. Tu te rapproches des tiens tandis que je ne reverrai peut-être pas ma famille. Le nombre des Polonais qui sont ici est inimaginable. Certains d’entre eux ne se fréquentent ni ne se recherchent. Mais tu dois en avoir beaucoup aussi à Berlin. J’ai, par vrai miracle, rencontré Freymanek à l’Opéra Italien. Il rentre d’Angleterre et il en dit merveille. Son père est à Berlin avec les autres membres de sa famille. Il m’a prié de t’en informer. Sans doute te plaira-t-il de voir le père de Freymanek si tu es affligé de cette maladie si universellement répandue parmi nous : la phtisie du porte-monnaie. Romuald est paraît-il aussi à Berlin. Tu peux t’informer de lui auprès d’Alphonse Brandt, le fils de ce médecin établi dans ma ville natale. Alphonse fait sa médecine, il te sera facile de savoir où il loge. Quand tu l’auras retrouvé, embrasse-le car c’est un de mes plus chers amis.

Romuald a passé toute sa vie dans la famille de Brandt. Il pourra te renseigner sur beaucoup d’autres de nos connaissances habitant aujourd’hui Berlin. D’après Bénédict, Charles (le vétérinaire), est à la maison, ce qui te tranquillisera probablement au sujet de ta famille. Quant à des nouvelles de Séverin, je n’en ai pas plus que d’Antoine ni de Vladimir. J’espère cependant obtenir des détails à propos des Bayer. En effet, avec Valentin Radziwill que j’ai rencontré ici — il s’agit du frère aîné du mari de Stecka —, je dîne aujourd’hui chez les Komar et ceux-ci, je le sais, ont été en correspondance avec Bayer. Hier, j’ai dîné chez Madame Potocka, la jolie femme de Miecislas. Je me lance peu à peu dans le monde ; hélas, je n’ai qu’un ducat en poche ! — C’est toutefois mieux que toi ! Mais je ne t’ai encore rien dit de l’impression produite sur moi par cette grande ville après Stuttgart et Strasbourg. On trouve à la fois ici le plus grand luxe et la plus grande saleté, la plus grande vertu et le plus grand vice ; à tous les pas, des affiches relatives aux maladies vén… — du bruit, du vacarme, du fracas et de la boue plus qu’il n’est possible de se l’imaginer. On disparaît dans ce paradis et c’est bien commode : personne ne s’y informe du genre de vie qu’on mène ; on peut sortir en plein hiver vêtu de guenilles et fréquenter la plus haute société. Un jour, pour trente-deux sous, tu fais le repas le plus copieux dans un restaurant éclairé au gaz et couvert de glaces, de dorures ; le lendemain, il peut t’arriver de déjeuner dans un autre où l’on te servira la portion d’un oiseau tout en te faisant payer trois fois plus cher. Je l’ai, au début, appris à mes dépens. Que de demoiselles miséricordieuses ! Elles pourchassent les passants. Malgré cela, il ne manque pas de solides Hasdrubals.
Je regrette que le souvenir de Thérèse — malgré les efforts de Bénédict qui considère ma peine comme insignifiante — m’empêche de goûter au fruit défendu. Et je connais déjà quelques cantatrices et plus encore que les chanteuses tyroliennes, celles d’ici sont désireuses du duo. Parfois dans mon cinquième étage (j’habite boulevard Poissonnière n°27) — tu ne pourrais croire combien est joli mon logement : j’ai une petite chambre au délicieux mobilier d’acajou avec un balcon donnant sur les boulevards d’où je découvre Paris de Montmartre au Panthéon et, tout au long, ce beau monde. Bien des gens m’envient cette vue mais personne mon escalier — Souvent donc lorsque, le soir, je regarde mes lettres, quand j’ajoute quelques mots dans mon album et jette un coup d’oeil sur la litanie, il me semble que tous ces souvenirs ne sont qu’un rêve ; ce qui s’est passé en réalité me paraît incroyable et plus que tout l’expédition au Schwarzbach — Ces Américains ! Ah ! rien de pareil. Quand pourrons-nous reparler de tout cela en tête-à-tête ? Je pense rester ici pendant trois ans. Je suis fort lié avec Kalkbrenner, le premier pianiste d’Europe. Tu l’aimerais certainement. C’est le seul auquel je ne sois pas digne de dénouer le cordon de la sandale. Les Herz, etc. sont, je te l’assure, de simples fanfarons ; jamais ils ne joueront mieux. Ainsi donc si je demeure encore pendant trois ans ici, peut-être Bezendzio viendra-t-il à la fin me rejoindre, peut-être l’embrasserai-je encore et jouerai-je une Stumme pour lui. Bon courage. Que tout s’accomplisse selon ta volonté [le mot « pensée » indiqué d’abord a été barré.] J’espère qu’il en sera ainsi. Pense à Newazendzto qui a perdu tant de ses amis sur le champ de bataille et qui non seulement ne peut aider ses vieux parents mais se trouve à leur charge. Songe à lui qui aime sans espoir et qui, sans un seul ami en ce monde, est aujourd’hui condamné à soupirer en de quelconques Berlin.

À toi pour toujours

Fryc

Filing et Karwowski, l’ancien prosecteur de notre Université, sont partis pour Londres où ils passeront un mois. Stansio m’a emprunté de l’argent tant que j’en ai eu. Il flâne au Palais Royal. C’est là tout l’intérêt de son séjour à Paris. Il espère obtenir une pension du gouvernement en sa qualité d’Autrichien voyageur plein de mérite. Il ne manque pas de gens comme lui ici [une ligne barrée] si ce bout de papier te semble contenir des choses stupides attribue ce fait à ma hâte. Puis, tu le sais, j’aime mieux jouer qu’écrire. Pos. est malade — et voici ta « Sainte-Croix par dessus tout » [une ligne barrée] Dis à Alphonse que j’ai reçu hier la visite de Kondratosvicz, le lieutenant. Dis-lui aussi de m’écrire [la marge de la lettre a été coupée probablement par Chopin lui-même].

Tu m’as fait part bien à propos de la mort de Debole — car j’ai pu tranquilliser ainsi complètement quelques-uns de ses amis qui séjournent ici et qui s’étonnaient de ne pas recevoir du tout, mais du tout, de ses nouvelles. Écris-moi aussi et ne sois point paresseux.

chop

( Correspondance de Frédéric Chopin, II, L'ascension 1831-1840, La revue musicale, éditions Richard Masse, 1993 ) - (Source image : Maria Wodzińska, Portrait de Frédéric Chopin, 1836, aquarelle, National Museum in Warsaw, © Wikimedia Commons)
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