Lettre de Friedrich Nietzsche à Carl von Gersdorff

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Je pars demain matin pour le vaste, vaste monde.

Friedrich Wilhelm Nietzsche (15 octobre 1844 – 25 août 1900), avant de devenir l’un des philosophes les plus décapants et influents du XIXe siècle, ainsi qu’un critique acharné du christianisme, fut un jeune homme de vingt-cinq ans qui s’aventura à la découverte du monde, motivé par des idéaux philosophiques et des motivations profondes qui feront de lui le génie qu’il devint.

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11 avril 1869

Mon cher ami,

Le terme ultime est arrivé, voici le dernier soir que je passe dans ma petite patrie : je pars demain matin pour le vaste, vaste monde, vers une profession nouvelle, inhabituelle, dans une lourde et oppressante atmosphère d’obligations et de travaux. Une fois encore il faut prendre congé ; l’âge d’or de l’activité libre et sans limites, celui où règnent souverainement le présent, la jouissance de l’art et de la vie par un spectateur désintéressé ou du moins faiblement intéressé — cet âge est à jamais révolu ; domine à présent une sévère divinité, la tâche quotidienne. « Étudiant chenu je m’en vais », oui tu connais cette émouvante chanson d’étudiant. Oui, oui, moi-même il me faut à présent être philistin ! Où que ce puisse être, cette phrase a sa vérité. On n’assume pas impunément fonction et dignité — la seule question est si les liens seront chaînes ou ficelles. Et j’ai encore assez de courage pour briser une chaîne s’il le faut, et pour aller tenter ailleurs l’expérience hasardeuse d’une autre vie. De l’inévitable bosse du professeur je ne sens pas encore dans le dos aucune trace.

Être un philistin, un anthropos amousos, homme du troupeau — que m’en gardent Zeus et toutes les Muses ! Aussi bien je ne saurais guère de quelle façon m’y prendre pour le devenir, ne l’étant point. Je me suis rapproché, il est vrai, d’une sorte de philistin, la species « spécialiste » ; il n’est que trop normal que le faix quotidien, que la pensée qui se concentre, heure après heure, sur certains domaines du savoir et sur certains problèmes, que tout cela émousse quelque peu la libre réceptivité et attaque dans ses racines l’esprit philosophique. Mais je m’imagine pouvoir résister à ce péril avec plus de calme et d’assurance que la plupart des philologues, le sérieux philosophique est déjà en moi trop profondément chevillé, déjà les vrais, les essentiels problèmes de la vie et de la pensée m’ont été trop clairement définis par le grand mystagogue Schopenhauer pour que je doive jamais craindre une honteuse désertion de l’« Idée ». Irriguer ma science des flots de ce sang neuf, transmettre à mes auditeurs ce sérieux schopenhauérien, imprimé sur le front de cet homme sublime — tel est mon souhait, telle est mon intrépide espérance. Je voudrais être un peu plus qu’un dresseur de consciencieux philologues. Les maîtres de la génération présente, le soin apporté à la nouvelle pousse, c’est à tout cela que je songe. Si nous sommes forcés de supporter l’existence, tâchons d’utiliser cette existence de telle manière que d’autres l’estiment et la bénissent à l’heure où nous en serons heureusement délivrés.

À toi, précieux ami, avec qui je suis uni de cœur sur maintes questions fondamentales concernant la vie, je souhaite la chance que tu mérites ; quant à moi, je me souhaite ta vieille et fidèle amitié.
Porte-toi bien !

Friedrich Nietzsche

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( Nietzsche, Lettres choisies, Gallimard, Folio classique, 2008. ) - (Source image : Friedrich Nietzsche around 1869. Photo taken at studio Gebrüder Siebe, Leipzig. Public domain.)
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Un commentaire

  1. Ullmann René Francois

    ¨Si nous sommes forcés de supporter l’existence, tâchons d’utiliser cette existence de telle manière que d’autres l’estiment et la bénissent à l’heure où nous en serons heureusement délivrés.¨ 1. Était-ce là l´ambition de Schopenhauer, professeur Nietzsche, je demande. Et mais… 2. qu´est-ce donc que ce ¨vaste monde¨ où vous allez ¨supporter l´existence¨ ¨si nous y sommes forcés¨?

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