Lettre de Friedrich Nietzsche à sa soeur Elisabeth

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Ce n'est pas une raison, mon cher Lama, pour me considérer fou ni spécialement mauvais.

Le philosophe Friedrich Nietzsche (15 octobre 1844 – 25 août 1900) a entretenu une riche correspondance avec sa sœur cadette, Elisabeth Förster-Nietzsche, dont il était très proche. Dans cette lettre, il exprime à son « Lama » une jalousie feutrée à la suite de l’annonce de son mariage, qui sonne comme une jolie déclaration d’amour fraternel à celle qui continua de défendre son frère même après sa mort.

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20 mai 1885

Mon cher Lama,

Au jour qui va décider du sort de ta vie (et pour lequel personne plus que moi ne peut te souhaiter bonheur, prospérité, présages favorables et bon courage) — en ce jour, je dois, pour ma propre part, faire en quelque sorte un bilan d’existence. À partir de maintenant, ton esprit et ton cœur vont être en tout premier lieu occupés par des affaires tout autres que celles de ton frère, car il est juste et convenable — et c’est même naturel — que tu partages de plus en plus la manière de penser de ton époux : elle n’est absolument pas la mienne pour autant que j’aie à honorer et célébrer la sienne. Mais afin que tu aies, à l’avenir, une sorte de direction qui t’indique à quel point les jugements de ton frère exigent de la prudence et sans doute aussi quelque modération, je te fais part, aujourd’hui, en signe de grande cordialité, de ce à quoi tiennent les aspects funestes et pénibles de ma situation. Jusqu’à présent et depuis l’enfance, je n’ai rencontré personne sur l’esprit et l’âme de qui pèse une même détresse. Cela me contraint aujourd’hui encore, comme toujours, à me présenter, aussi bien que possible et souvent avec beaucoup de mauvaise humeur, sous une quelconque forme d’humanité parmi celles qui sont actuellement autorisées et intelligibles. Mais le fait qu’on ne peut en réalité s’épanouir que parmi des gens qui partagent une même orientation d’esprit, voilà qui est pour moi un article de foi (et cela concerne, jusqu’en bas de l’échelle, la manière de se nourrir et de traiter le corps) ; que je n’aie personne de cette sorte fait mon malheur. Ma vie universitaire fut la laborieuse tentative de m’adapter à un milieu faux ; de même, ma fréquentation des Wagner, simplement orientée dans une direction opposée. Presque toutes mes relations avec les gens sont nées des crises subies par mon sentiment de solitude : Overbeck tout autant que Rée, Malwida tout comme Köselitz — j’ai été ridiculement heureux chaque fois qu’avec n’importe qui j’ai découvert ou cru découvrir que nous avions une parcelle ou un recoin en commun. Ma mémoire est surchargée de milliers de souvenirs honteux de semblables faiblesses qui me rendaient la solitude absolument insupportable. Ajoute à cela ma maladie qui toujours provoque en moi le plus effroyable découragement ; ce n’est pas sans raison que j’ai été si profondément malade et, aujourd’hui encore, moyennement malade, comme on dit, c’est parce qu’il me manque un environnement correct et que je suis toujours obligé de jouer quelque peu la comédie au lieu de me distraire au contact des autres.

Ce n’est pas pour autant que je me considère le moins du monde comme quelqu’un de dissimulé, de sournois ou de méfiant, au contraire ! Si j’étais ainsi, je ne souffrirais pas à ce point ! Mais il ne nous est pas donné de se communiquer soi-même quand bien même on serait si heureux de pouvoir le faire, au contraire il faut trouver quelqu’un de face à qui il est possible de s’ouvrir. Le sentiment qu’il y a chez moi quelque chose de très lointain et de très étranger, que mes paroles ont d’autres colorations que les mêmes mots dans la bouche des autres, qu’il y a chez moi maints premiers plans bigarrés qui trompent — c’est précisément un tel sentiment, confirmé récemment de différentes parts, qui est toujours le plus fin niveau d' »intelligibilité » que j’aie jusqu’à présent trouvé. Tout ce que j’ai écrit jusque-là est un premier plan ; mais, pour moi-même, les choses ne démarrent véritablement qu’avec des points de suspension. Ce à quoi j’ai affaire, ce sont des choses d’un genre tout à fait dangereux ; que, de temps à autre, et pour donner dans le mode vulgaire, tantôt je puisse m’en remettre aux Allemands Schopenhauer ou Wagner, tantôt j’imagine le Zarathoustra, ce sont pour moi des distractions, mais surtout des cachettes à l’abri desquelles je peux, durant un moment, m’établir de nouveau.

Ce n’est pas une raison, mon cher Lama, pour me considérer fou ni spécialement mauvais, et pardonne-moi, surtout de ne pas assister à cette cérémonie : un tel philosophe « morbide » ferait un très mauvais père de la mariée ! Avec mille vœux tendres,

Ton F.

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2 commentaires

  1. jlg415@laposte.net

    Attention au sens donné à « défendre » ( le défendra même après sa mort.) c’est aller beaucoup trop loin d’affirmer cela alors qu’elle n’a fait que tenter de se servir de la notoriété de son frère en publiant des notes de travail qui donneront sous ses mains mal intentionnées » la volonté de puissance « . Ce livre que Nietzsche n’a pas écrit oriente la pensée du frère vers des thèses dont les nazis se sont emparés . Par une lecture fautive de la quête du surhomme dans » Zarathoustra  » avait déjà été dévoyé de son sens pour servir les idéaux de perfections ariens .
    Donc attention aux légendes ! Cela dit leur relation frère sœur frôlait la relation « incestuelle » ….

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