Lettre de Galilée à la Grande Duchesse de Toscane

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J'ai découvert, il y a peu d'années, comme le sait Votre Altesse Sérénissime, de nombreuses particularités dans le ciel, qui, jusqu'ici, étaient invisibles.

Galilée (15 février 1564 – 8 janvier 1642), physicien et astronome italien, a longtemps été déconsidéré par ses pairs. En pionnier des sciences modernes, il défendait l’héliocentrisme, dans la lignée de Copernic. Dans cette lettre, le savant revient sur les méthodes qui ont fait de lui l’un des plus grands savants du XVIIe siècle.

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[1615]

J’ai découvert, il y a peu d’années, comme le sait Votre Altesse Sérénissime, de nombreuses particularités dans le ciel, qui, jusqu’ici, étaient invisibles ; soit en raison de leur nouveauté, soit en raison de plusieurs conséquences qui en découlent, ces découvertes, en venant s’opposer à des propositions communément reçues dans les Écoles des philosophes, ont excité contre moi un grand nombre de ses professeurs ; au point que l’on pourrait croire que j’ai mis de ma main ces choses dans le ciel pour troubler la nature et les sciences. […]

Ces adversaires cherchent par tous les moyens possibles à me déconsidérer. Ils savent que mes études d’astronomie et de philosophie m’ont conduit à affirmer, relativement à la constitution du monde, que le Soleil, sans changer de place, demeure situé au centre de la révolution des orbes célestes et que la Terre tourne sur elle-même et se déplace autour du Soleil. De plus, ils se rendent compte qu’une telle position non seulement infirme les arguments de Ptolémée et d’Aristote, mais entraîne des conséquences qui permettent d’expliquer, soit de nombreux effets naturels dont on ne savait pas rendre compte autrement, soit des découvertes astronomiques récentes qui contredisent radicalement le système de Ptolémée et confirment merveilleusement celui de Copernic. Se rendant compte que, s’ils me combattent seulement dans le domaine philosophique, ils auront de la peine à me confondre, ils ont entrepris de donner comme bouclier à leur raisonnement erroné le manteau d’une feinte religion et l’autorité des Saintes Écritures, appliquant celles-ci, avec peu d’intelligence, à la réfutation d’arguments qu’ils n’ont pas compris. […]

Ceci étant, il me semble que, dans les discussions concernant les problèmes naturels, on ne devrait pas commencer par invoquer l’autorité de passages des Écritures ; il faudrait d’abord faire appel à l’expérience des sens et à des démonstrations nécessaires : en effet l’Écriture Sainte et la nature procèdent également du Verbe divin, celle-là dictée par l’Esprit-Saint, et celle-ci exécutrice parfaitement fidèle des ordres de Dieu ; or, alors qu’il est convenu que les Écritures, pour s’adapter aux possibilités de compréhension du plus grand nombre, disent des choses qui diffèrent beaucoup de la vérité absolue, du fait de leur genre et de la signification littérale des termes, la nature au contraire se conforme inexorablement et immuablement aux lois qui lui sont imposées sans en franchir jamais les limites et ne se préoccupe pas de savoir si ses raisons cachées et ses manières d’opérer sont à la portée de nos capacités humaines.
Il en résulte que les effets naturels et l’expérience des sens que nous avons devant les yeux, ainsi que les démonstrations nécessaires que nous en concluons, ne doivent d’aucune manière être révoqués en doute ni a for- iiori condamnés au nom des passages de l’Écriture, quand bien même le sens littéral semblerait les contredire. Car les paroles de l’Écriture ne sont pas astreintes à des obligations aussi sévères que les effets de la nature et Dieu ne se révèle pas moins excellemment dans les effets de la nature que dans les Écritures sacrées. […]

( http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rhs_0048-7996_1964_num_17_4_2372 ) - (Source image : Portrait au crayon de Galileo Galilei réalisée par leoni, Biblioteca Marucelliana (Florence), 1624 © domaine public)
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