Lettre de Georges Clemenceau à Claude Monet

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Un homme, artiste ou non, n’a pas le droit de manquer à sa parole d’honneur

En 1918, Monet (1840-1926) décide d’offrir ses panneaux des Nymphéas à la France pour fêter la victoire de la première guerre mondiale. Mais en 1925, diminué physiquement à cause de la cataracte et probablement trop perfectionniste, Monet tenta d’annuler sa promesse. Georges Clemenceau (1841-1929), président du Conseil et ami intime du peintre lui adresse alors cette lettre pour le forcer à tenir sa parole et le rassurer quant à la qualité inégalable de sa peinture.

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7 janvier 1925

Mon malheureux ami,

Si vieux, si entamé qu’il soit, un homme, artiste ou non, n’a pas le droit de manquer à sa parole d’honneur – surtout quand c’est à la France que cette parole fut donnée.

J’allais vous écrire pour vous demander d’aller déjeuner avec vous dimanche. J’y renonce absolument, et si vous maintenez follement votre décision, j’en prendrai une aussi qui me sera plus douloureuse peut-être qu’à vous-même.

En écrivant à Léon, sans même m’avoir donné l’occasion d’une parole, vous avez essayé, comme tous les hommes faibles, de vous couper les ponts. C’est une injure que mon amitié ne méritait pas. Je vous savais capable de folies. Je n’avais pas prévu celle-là. Vous parlez de dommages à l’Etat. Quelle misère ! C’est à vous-même que, par un caprice insensé vous faites la pire injure.

Vous êtes vieux et diminué dans votre vision. Mais votre génie vous est resté. Vous voulez faire que ce soit un malheur pour vous. Mon assentiment à ce cruel caprice vous sera refusé.

Si vous êtes diminué dans votre vision, c’est que vous l’avez voulu en laissant aggraver le mal de l’œil opéré et en refusant comme un mauvais enfant, de laisser opérer l’autre. Cependant il s’est produit un véritable miracle. Vous avez pu peindre et vous avez peint plus grand et plus beau que jamais. Le reste je n’ai pas à le rappeler. Votre conscience, volontairement meurtrie de vos propres mains, vous le rappellera jusqu’à votre dernier soupir. Je vous dis la vérité toute nue, n’ayant plus rien à ménager avec vous.

Et maintenant voici qu’un délire d’enfant gâté s’empare de vous. Vous avez décidé que votre peinture ne valaient rien, et bien que tous ceux qui ont vu les panneaux les déclarent d’incomparables chefs-d’œuvre, bien que vous fussiez très content d’eux à notre dernière entrevue, vous reprenez cyniquement votre parole en déclarant que même confirmée par votre signature elle a valet de zéro. Je croirais me déshonorer, à mon tour, si je discutais avec vous la question ainsi posée. Vous m’avez écrit en Vendée : « Quoi qu’il arrive, ma parole sera tenue ». J’en étais là de vos promesses. Je ne m’en laisserai pas déloger. Si je vous aimais, c’est que je m’étais donné au vous que je vous voyais être. Si ce n’est plus ce vous, je resterai l’admirateur de votre peinture, mais mon amitié n’aura plus rien à faire avec ce nouveau vous. Je suis vieux, moi aussi, et j’ai reçu des coups qui, à mes yeux, ne m’ont pas diminué. Mon ambition pour vous était que vous en puissiez dire autant.

G. Clemenceau

couv

( George Clemenceau à son ami Claude Monet, Correspondance, Editions de la Réunion des Musées Nationaux, 1993, p. 55 ) - (Source image : Picture of Georges Clemenceau, Unknown artist, Unknown date © Wikimedia Commons / : Claude Monet par Nadar en 1899 © Wikimedia Commons)
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