Lettre de Georges Méliès à Paul Gilson

3

min

J’ai l’habitude et la passion, innées chez moi, d’inventer et de construire des illusions.

En cette Journée mondiale du patrimoine audiovisuel, il convient de rendre à Georges Méliès l’hommage qu’il mérite. Si Méliès est connu comme ayant été l’inventeur des premiers trucages de cinéma, le premier cinéaste à utiliser des storyboards, et le créateur du premier studio de cinéma construit en France, c’est qu’il a toujours été fidèle à son premier métier : magicien. Son Voyage dans la Lune (1902), chef-d’œuvre d’illusions photographiques et d’innovations techniques, d’une longueur exceptionnelle de 16 minutes, remporte un succès mondial. Mais Méliès n’a pas le sens des affaires et se voit ruiné par les procès que lui intente Edison. Il finit ruiné et dans la misère. En 1929, alors qu’il n’est plus qu’un simple marchand de sucreries, des journalistes comme Léon Druhot et des hommes de radio comme l’écrivain Paul Gilson s’intéressent à lui et le sortent de l’oubli. Dans sa lettre du 9 août 1920 à Paul Gilson, Méliès explique ses astuces d’illusionniste.

A-A+

9 août 1929

Cher Monsieur,

Vous ne m’importunez pas le moins du monde, rien ne m’est plus facile et plus agréable de vous donner les renseignements demandés.

La photo dont vous me parlez représente la fonte du Canon géant dans le Voyage dans la Lune. Le moule a été creusé en terre et la masse de métal à couler étant énorme, quantité de fonderies ont été installées circulairement autour du moule. À un signal donné, la fonte d’acier sort à la fois de toutes les usines et coule dans le moule. Les ingénieurs groupés sur un toit, surveillent l’opération. À votre question, je répondrai ceci : j’ai construit des automates, mais je ne les ai pas inventés à proprement parler. À vingt-trois ans, en 1885, j’ai quitté la maison familiale et je me suis marié. Ce n’est que trois ans après, en 1888, que j’ai acheté le théâtre Robert-Houdin, que je fréquentais depuis longtemps comme amateur de prestidigitation. Je donnais d’ailleurs de nombreuses séances dans les salons ainsi qu’au théâtre de la galerie Vivienne, aujourd’hui disparu, et au musée Grévin. C’est cependant cette période de trois ans que, déjà très habitué à la mécanique, car je m’occupais des machines dans l’usine paternelle, j’ai imité une grande partie des automates de Robert-Houdin, simplement en les ayant vus de loin fonctionner sur scène.

J’ai fait ainsi des répliques de l’Arlequin, Auriol et Deburau, le Garde-française, la Tête de Belzébuth, l’Étoile aux cartes, la Chauve-souris révélatrice (imitation du Hibou fascinateur), et nombre d’appareils tels que la « Guirlande Magique », le tableau de fantaisie, etc. (mus par l’électricité). Lorsque j’eus pris possession du théâtre, n’ayant plus les loisirs que j’avais eus pendant ces trois années, je ne m’occupai plus jusqu’en 1895 (époque du Cinéma) que d’inventer et construire les grandes illusions qui formaient le clou principal de nos représentations.

J’en ai la liste, si vous le désirez, mais j’ignore si cela offre pour vous de l’intérêt, car cela n’a pas de grands rapports avec le Cinéma, si ce n’est probablement l’habitude et la passion, innées chez moi, d’inventer et de construire des illusions, qui m’ont incité à en faire autant en Cinématographie, mais avec des procédés tout autres et très différents de ceux de la prestidigitation. J’ai vu dans l’Ami du Peuple d’aujourd’hui la reproduction de l’article de Druhot, merci. Évidemment, cela ne fera pas très plaisir à L’Herbier, mais que voulez-vous, je suis obligé de me défendre. J’ai à cœur maintenant de faire aboutir la campagne de simple justice entreprise en ma faveur par Druhot et Noverre. La vérité et l’exactitude historiques doivent passer avant tout.

Cordialement à vous.

G. Méliès Untitled

couv
( Georges Méliès Correspondance 1904-1937 Éditions Presses Universitaires de Rennes : publiées avec le concours de la Fondation d’Entreprise La Poste )
Pour recevoir plus de lettres, cliquez ici.

les articles similaires :