Lettre de Georges Perec à Stella Baruk

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Faut-il moins boire pour moins se disperser ?

Georges Perec (7 mars 1936 – 3 mars 1982) fonde son écriture romanesque sur l’utilisation de contraires formelles mathématiques et littéraires à la fois — l’auteur des Choses, une histoire des années soixante est l’un des plus talentueux et des plus audacieux membres de l’Oulipo. Il obtient le prix Renaudot en 1965. Réfléchissant sur sa manière de travailler, il évoque le thème de l’alcool dans une lettre insolite adressée à la célèbre mathématicienne et pédagogue Stella Baruk.

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7 août 1971

Très chère dormeuse […]

Le travail éloigne pourtant de nous trois grands maux, j’en oublie toujours un ou deux mais enfin cela doit être vrai : en tous cas j’ai pour ma part une assez furieuse envie de travailler, furieuse en ceci que je travaille, en fin de compte, assez peu, moins par paresse que pas dissipation : j’entends par dissipation, soit que je me dissipe hors de mon travail (ainsi en buvant), soit, ce qui est pire, que je me dissipe dans mon travail : ainsi en faisant quinze choses à la fois au lieu d’en terminer proprement une seule !

Cela dure depuis à peu près aussi longtemps que ceci et les deux phénomènes sont d’ailleurs peut-être corrélables. Faut-il moins boire pour moins se disperser ? Ou bien ne travaillerai-je efficacement que si je bois plus ? Ou bien ne boirais-je moins que si je travaille plus ?

J’attends du temps qui coule la solution de mes problèmes mineurs (car ils sont mineurs) : écrire tous les jours, génie ou pas. Devise de Stendhal : elle en vaut bien d’autres !

perec

( David Bellos, Georges Perec. Une vie dans les mots, Paris, Seuil, « Biographie »,1994. ) - (Source image : Babelio.com D.R.)
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