Lettre de George Sand à son fils Maurice

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La vie est une guerre.

En février 1836, George Sand a 34 ans. À dix ans, alors que les relations entre ses parents se délitent, son fils Maurice devient pensionnaire au collège Henri IV. Son père lui impose une éducation virile. L’enfant est crucifié par ses camarades qui prétendent que son père n’est pas son père et que sa mère est une putain. Maurice adresse à George une lettre de détresse « Ils m’ont dit toutes sortes de choses parce que tu es une femme qui écrit ». Elle lui répond alors pour lui expliquer les dures réalités de l’âge d’homme : « La vie est une guerre ».

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17 mai 1836

Mon cher enfant,

Le collège est une prison, et les pions des tyrans. Mais tu vois que l’humanité est si corrompue, si grossière qu’il faut la mener avec le fouet et les chaînes. Tu vois que tes camarades ont déjà perdu l’innocence de leur âge, et que sans un joug sévère, ils se livreraient à des vices honteux… Tous les collèges, toutes les pensions, toutes les écoles, toutes les réunions d’enfants et de jeunes gens sont infectées de ce vice affreux, de ces saletés dont tes oreilles sont révoltées. Il ne faut pas t’en étonner, mais t’en affliger. Cela te montre combien l’éducation première de ces enfants chez leurs parents a été mauvaise, ou combien leur propre nature est brutale et incorrigible. Ceux qui comme toi n’ont pas perdu leur pureté, sont des exceptions, et très souvent cette vertu qui les distingue les expose à une sorte de persécution de la part des autres. Il faut t’attendre à cela et t’armer de force et de courage.

La vie est une guerre, mon pauvre enfant, et tu entres en campagne. Les bons y sont en lutte éternelle contre les méchants, et les méchants sont en nombre, mais ils n’ont pas la force morale et c’est celle-là qui triomphe. Qu’un profond mépris pour les amusements ignobles, pour les paroles sales, soit donc ta défense.  Souviens toi que je t’ai élevé dans des idées de chasteté et que tout mon bonheur est de te cultiver comme une belle fleur, à l’abri des chenilles et des cantharides. Souviens toi de la confiance sans bornes que j’ai toujours eue en toi. Dès le moment où tu sus marcher et parler, je t’ai traité comme un ami. Je t’ai dit les dangers auxquels ton enfance serait exposée, et tu m’as promis de n’y pas succomber. Je t’ai confié ta sœur dès le jour de sa naissance. Je te l’ai donnée pour filleule, afin de te faire comprendre que tu dois exercer sur elle, une espèce de paternité, tu dois être son soutien, son conseil, son défenseur. Ta sœur est un ange d’innocence, son âme est aussi pure que sa figure est belle et fraîche. Si je ne savais pas que tu es aussi pur qu’elle, si je n’étais pas sûre que tu es incorruptible, je serais inquiète quand vous êtes ensemble, je craindrais que tu ne lui apprennes les vilains mots que tu aurais entendu. Mais que tu sais que je te l’ai toujours confiée comme à une personne raisonnable, et que je suis sûre de toi. Tout ce que tu peux voir et entendre ne peux t’engager à imiter le mal. Tu en auras toujours horreur, j’y compte. Tu compareras ces amusements à ceux de notre chambre, à nos vacances, à nos promenades dans les bois, à nos bonnes causeries, à nos griffonnages du soir, à ton paisible sommeil lorsque ta sœur ronfle ou rit à côté de toi. Là tu ne vois rien qui t’étonne ou te dégoûte. Tout est calme, pur et heureux. Mon plus grand bonheur serait de vous avoir toujours. Mais je ne le puis.

Ton père veut que tu sois élevé au collège et sous plusieurs rapports, il a raison. Tout ce que tu souffres est nécessaire pour que tu sois un homme, pour que tu apprennes à discerner le bien d’avec le mal, la vraie joie d’avec la peine. Il faut que tu t’habitues à voir combien les hommes sont égarés, et que tu comprennes les véritables devoirs. Quant à présent tu en as déjà de sérieux tu le vois. Il faut que tu saches résister aux taquineries, aux mauvaises plaisanteries et même aux coups. C’est bien rude mon pauvre amour et mon cœur se serre quand j’y pense. Il me faut plus de force pour te laisser souffrir tout cela qu’il ne t’en faut pour le souffrir toi-même. Mais sans la force d’esprit, il n’y a pas moyen de rester honnête et calme. Figure toi donc que tu es un brave soldat, qu’on t’a confié ton drapeau, l’honneur de ton régiment, et qu’il faut pour le défendre, combattre l’ennemi, coucher au bivouac, recevoir des blessures, supporter des fatigues sans fin : un jour tu te reposeras au foyer paternel, et tu seras fier avec raison d’avoir supporté de telles épreuves sans plier. Mets toi tout de suite au dessus des méchants propos et des sottes histoires. Eloigne toi complètement de la société de ceux qui sont tout à fait mauvais sujets, fuis les comme la peste. Et si tu as un ami qui ait de bonnes qualités, et qui pourtant hésite entre le bien et le mal, ramène le au bien, cause avec lui du bonheur qui est dans l’honnêteté et dans les bons sentiments, inspire lui le goût de la vertu, engage-le à tâcher comme toi d’y atteindre, et dis lui que le plus grand plaisir réside dans ce doux travail, et dans cette sainte espérance. Dis lui que ton amitié est à ce prix, et conduis toi de manière à ce que ton amitié soit une chose précieuse. Quant à ce qu’on peut te dire de moi, , ne t’en occupe pas. Je sais que mes écrits font beaucoup parler, et qu’on parle de même par curiosité et par oisiveté, de tous les gens qui écrivent beaucoup. On en dit toute sortes de choses folles et absurdes qui doivent faire rire et rien de plus ! Quand on dit ces choses en ta présence, tu as une réponse bien simple à faire. C’est ma mère avez vous envie d’en dire du mal devant moi et croyez vous que je puisse l’entendre? Alors tourne le dos et va t’en.

J’ai une recommandation particulière à te faire à propos de l’histoire que tu me racontes : c’est de ne jamais avoir aucun rapport, aucune conversation aucune entrevue avec les grands, soit qu’ils te menacent, soit qu’ils te caressent, soit qu’ils te fassent des présents ou des promesses, ne te trouve jamais avec eux. Ils sont souvent beaucoup plus corrompus que les petits, et tu ne sais pas combien ils les outragent quelquefois.  Ainsi, soit qu’ils t’appellent, soit qu’ils te fassent appeler, refuse obstinément de t’y rendre. Je t’en dirai d’avantage quand je te verrai.

En attendant, garde ta fierté comme un trésor  Il n’est pas donné à tout le monde d’avoir le droit d’être fier car on ne doit l’être que de son honneur . L’honneur existe déjà pour ton âge. Déjà on peut se salir et se déshonorer en secret par des actions, par des paroles, et même par des pensées indignes de la dignité humaine. Si ces pensées te venaient jamais, malgré toi, (ce que je ne crois même pas) élève ton âme vers le ciel, songe aux anges gardiens, à ta sœur, aux belles fleurs de Nohant, à la mousse de nos bois, à tout ce qui est pur et riant. Tu trouveras alors le vice si laid que tu cracheras dessus. Adieu mon petit ange, ta lettre est bien gentille et bien bonne Ecris moi toujours beaucoup et souvent. Je te presse dans mes bras avec amour.

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( George Sand, Lettres d'une vie, Choix et présentation de Thierry Bodin, Folio Classique, 2004 ) - (Source image : Fac-similé : George Sand Paris, 1804 – Nohant,1876 , Lettre autographe signée, adressée à son fils Maurice Dudevant, datée du 17 mai 1836, Collection particulière)
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